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A Verbier, l’énergie débordante de Gianandrea Noseda

Au Verbier Festival, le chef paye de sa personne dans une soirée dédiée à Verdi et Rachmaninov. 

Dans l’œuvre de Verdi, Luisa Miller précède de quelques années la trilogie de sa renommée pérenne, Rigoletto, il Trovatore et la Traviata. C’est dire la maturité de cette partition. Et la musique de l’ouverture en est la preuve évidente. Dès que lève sa baguette, il se métamorphose. Il grandit, comme s’il s’élevait au-dessus de son estrade. Le bras soudain brandissant, il subjugue les pupitres. Il en tire le feu, toute la flamme des accords verdiens. On ne se pose plus de questions. Ici, c’est Verdi. C’est ainsi que le maître de Busseto a imaginé le jaillissement de sa musique.

Le choc de l’ouverture apaisé, on se plait à penser qu’avec une telle introduction, la soirée sera somptueuse. Malheureusement, le soufflé retombe rapidement. En l’absence d’un chœur, cette version de concert de Luisa Miller se limite à une série d’extraits brisant l’unité structurelle (déjà complexe) de cette œuvre. Ainsi, au gré des airs choisis, les chanteurs arrivent des coulisses, chantent face au public, sans que jamais ils ne puissent s’investir dans le drame. Leur air exécuté, ils repartent comme ils sont venus. D’autres solistes entrent alors pour offrir leur cantilène. Malgré la fougue inextinguible du chef, et l’attention de l’orchestre, ces ruptures de temps cassent la tension musicale.

Du côté des chanteurs, si leur prestation est obligatoirement décousue, ils s’emploient au mieux à rendre ce pot-pourri aussi digeste que possible. Bien sûr, le métier de certains les avantage. Ainsi en est-il de Piotr Beczala (Rodolfo) qui, s’il ne possède pas l’italianité la plus subtile pour chanter Verdi dans la tradition, réussit néanmoins à offrir un « Quando le sere al placido » des plus seyant. La mezzo italienne (Federica) impose la véhémence de son personnage avec une voix très bien conduite. Alors, que dans de précédentes prestations, on lui avait remarqué un vibrato tendant à s’élargir, elle se montre ici avec des moyens vocaux retrouvés, laissant entendre une ligne vocale ferme qui ne se départit jamais de son impressionnante puissance.

Remplaçant le baryton-basse Ildar Abdrazakov originalement prévu, (Walter) s’empare du rôle avec une autorité vocale époustouflante. La voix est ample, la diction claire, une apparition qui laisse bien augurer du baryton-basse helvético-ukrainien comme l’une des voix verdiennes du futur.

Le programme annonçait Sonya Yontcheva, la grande voix de soprano actuelle, mais ayant accepté de chanter le Nozze di Figaro lors d’un gala à Baden-Baden, elle est contrainte au forfait pour cette prestation. C’est à la soprano italienne (Luisa) qu’a incombé la rude tâche de chanter le rôle-titre. Elle s’en tire avec les honneurs, ne laissant malheureusement pas une très forte impression. Pourtant, la jeune femme possède les moyens de briller avec une voix claire, une belle diction et une italianité naturelle de bel aloi. Une certaine timidité devant l’importance du rôle semble pourtant l’avoir freinée. Dommage !

En deuxième partie de ce concert, Gianandrea Noseda toujours aussi engagé et généreux dans sa direction d’orchestre offre la découverte des Danses symphoniques op. 45, l’ultime œuvre de . Dans cette partition, Noseda s’engage sans compter pour en extraire la sève. Dans une dépense sportive extraordinaire, il s’élève sur la pointe de ses souliers, puis soudain s’accroupit pour signifier un pianissimo, ondule de tout son corps pour imprimer un tempo dansant, tournoyant vers la gauche pour donner le départ des premiers violons, puis à droite vers les violoncelles, se projetant en avant vers les bois ou les cors, il exulte d’une voix muette, mais à l’expressivité débordante, pour motiver ses troupes orchestrales vers un tutti sonore. Ayant pressé son orchestre à l’extrême, il lance alors son doigt tendu vers le ciel pour accompagner l’ultime coup de gong de cette œuvre, que le chef italien et un bon (même s’il n’a pas montré ses meilleures couleurs) auront réussi à rendre intéressant malgré une partition parfois complaisante.

Crédits photographiques : © Nicolas Brodard