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La légende Decca à ses débuts

Après les boîtes cubiques THE DECCA SOUND, DECCA SOUND – THE ANALOGUE YEARS, excellentes mais quelque peu disparates, et PHASE 4 STEREO – STEREO CONCERT SERIES, au contenu pas toujours indispensable et aux prises de son d’origine souvent trafiquées et parfois saturées, voici que de manière plutôt inespérée, Universal nous restitue nombre de gravures mono orchestrales et instrumentales du légendaire label anglais. À notre époque du numérique pur et dur, on peut se demander si l’argument commercial, nettement plus risqué que l’aspect artistique, fut envisagé dans cette décision.

Le résultat ? Des heures de pure délectation musicale et un sens de la (re)découverte qui rend ce coffret de loin plus désirable et indispensable que ses devanciers : c’est vraiment à partir d’ici que toute la philosophie et l’Âge d’Or de Decca sont glorifiés, et c’est d’autant plus flagrant que les transferts de ces joyaux ont été accomplis avec amour et respect absolu du « Full Frequency Range Recording » (FFRR) des bandes originales. Peut-être, dans le seul cas du Concerto pour orchestre de Bartók par l’excellent Eduard van Beinum, les ingénieurs auraient-ils pu mieux décliquer les 78 tours originaux, mais c’est peu de chose à côté de l’immense et impeccable travail de restauration de ces précieux enregistrements de musiciens tous disparus qui ne survivent que par eux. Nombreux sont les mélomanes d’un certain âge qui se souviendront avoir collecté dans leur jeunesse la plupart de ces gravures dans la série mono « Ace of Clubs » de Decca…

Mettre un peu d’ordre dans la succession de ces CD n’était pas une mince affaire, et l’éditeur a choisi judicieusement de les classer par ordre alphabétique d’interprète principal, ce qui se révèle idéal, puisque le premier CD est consacré à Ernest Ansermet, l’un des plus importants piliers de Decca, tandis que les deux derniers sont dévolus aux membres du Wiener Oktett dans de la musique instrumentale. Et il était logique que le tout premier CD contienne le tout premier vinyle microsillon de Decca, à savoir Petrouchka de Stravinsky par Ansermet en novembre 1949, Ansermet que nous retrouvons dans Schumann (avec le trop rare ), Debussy, Dukas, Roussel, Ravel, et même une superbe Île des Morts de Rachmaninov.

Il est impossible de tout commenter, mais signalons d’abord les raretés : dans les années 50 Decca avait des accords avec le Danemark et, plus particulier, l’ex-Yougoslavie qui nous vaut ici de savoureuses musiques de ballet de Fran Lhotka et Krešimir Baranović dirigées par eux-mêmes, ce dernier par ailleurs excellent chef d’orchestre d’intégrales d’opéras chez Decca (Boris Godounov, la Khovanchtchina, Snegourotchka, la Dame de pique). Le Néerlandais Eduard van Beinum nous propose des pages esthétiquement très opposées de ses compatriotes Alphons Diepenbrock et Willem Pijper, tandis que si le chef suisse Robert Denzler nous gratifie d’une incomparable, peut-être la plus belle et la plus expressive, Symphonie Liturgique de Honegger : contemporaine de celle de , elle est judicieusement couplée avec des pages des autres Suisses Conrad Beck et Bernard Reichel. On retrouve également avec plaisir les quatre premiers Quatuors à cordes d’ interprétés par un ensemble que le compositeur a très bien connu, le Quatuor Griller, bien représenté dans ce coffret. Et pour en finir avec les raretés, le violoniste français Christian Ferras, dans sa prime jeunesse, dévoile toute sa sensibilité dans des concertos pour violon de Federico Elizalde et Joaquín Rodrigo, aux côtés de celui de Brahms.

Un très grand chef français, Roger Désormière, qui a également gravé des disques pour Capitol et Supraphon, est mis à l’honneur ici, dans des pages de ballet de Tchaïkovski et Poulenc (superbes Biches !), se montrant aussi expert en ce domaine que les spécialistes Robert Irving ou , également bien présents ici ; et quel plaisir également de retrouver ici Jean Fournet, Jean Martinon et le trop rare Édouard Lindenberg dans Bizet, Chabrier, Debussy, Fauré, Françaix et Lalo ; Albéniz et Turina reçoivent les soins fulgurants d’Ataúlfo Argenta. Decca a, cela va de soi, défendu la musique anglaise : magnifiques Bliss dirigeant Bliss, Britten dirigeant Britten, mais également Adrian Boult et l’excellent sibélien dans des pages de Bax, Butterworth, Elgar, Holst, Vaughan Williams, Walton ; la pianiste anglaise très douée Moura Lympany, élève du célèbre pédagogue Tobias Matthay, défend avec ardeur et conviction le Concerto pour piano n° 3 en ré mineur op. 30 de Rachmaninov et le Concerto pour piano en ré bémol majeur op. 38 d’Aram Khatchatourian, qu’elle a bien connu et dont elle a reçu les conseils. Les accords de Decca avec l’orchestre symphonique de la Radio Danoise ont permis de préserver les précieuses interprétations des chefs danois , Mogens Wöldike et Erik Tuxen d’œuvres de Nielsen, Prokofiev et Sibelius.

Enfin les grands classiques et romantiques sont aux mains familières de Karl Münchinger, Boyd Neel, Piero Gamba (nommé à l’époque Pierino Gamba car il était un chef – enfant prodige en concurrence avec Roberto Benzi), , , Clemens Krauss, Josef Krips, Peter Maag, Carl Schuricht, Georg Solti (aussi dans Bartók et Kodály), Eduard van Beinum côté chefs, et , Clifford Curzon, , Kathleen Long, , Alfredo Campoli, Mischa Elman, Pierre Fournier, , le Trio di Trieste, les Quatuors Amadeus, Italiano, Koppel, Végh, le Quintette Chigiano, Octuor de Vienne côté instrumental. Il ne faut pas hésiter à consulter la liste détaillée des œuvres présentes dans ce coffret sur le site Decca Classics. Plus que bien d’autres, ce bel objet est décidément une vraie source de joies musicales inépuisables et durables.

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