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La pensée de Gilles Deleuze: Entre philosophie et musique

Essentiel autant que passionnant, ce livre est le premier ouvrage collectif en français s’intéressant aux relations de la musique avec la pensée de Gilles Deleuze.

Il réunit les contributions des huit journées d’études itinérantes – Deleuze et la musique, un séminaire nomade – organisées en 2010-2011 par et , en collaboration avec Anne Sauvagnargues.

Si l’on dénombre quelque 150 références à la musique dans les ouvrages de Gilles Deleuze (1925-1995), « un des très rares intellectuels qui se soient profondément intéressés à la musique » souligne Pierre Boulez, le philosophe n’a pourtant jamais écrit directement sur elle. C’est donc à travers les concepts deleuziens, exposés et définis par chacun, que penseurs, musicologues, ethnologues et compositeurs ont cherché les connexions avec la musique et apportent leur contribution dans leur champ d’application respectif.

Ainsi Laurent Feneyrou, dans la première partie de l’ouvrage (« Contexte ») se situe-il sur « une crête fort étroite », entre musicologie et philosophie, pour commenter les quatre notes, relevées dans Mille Plateaux de Deleuze/Guattari, où il est question de et de sa biographie de Debussy. Les philosophes y formulent l’une des idées les plus percutantes de la pensée sonore d’aujourd’hui: « Le matériau est là pour rendre audible une force qui ne le serait pas par elle-même, à savoir le temps, la durée et même l’intensité. Au couple matière-forme se substitue celui de matériau-forces ». Feneyrou revient d’ailleurs sur le séminaire « historique » consacré au « temps musical » qui fut organisé en 1978 à l’Ircam par Pierre Boulez, invitant à ses côtés Michel Foucault, Roland Barthes et Gilles Deleuze.

Dans la seconde partie (« Lignes »), aborde la notion deleuzienne de « forme du temps », une forme « selon laquelle le début et la fin ne coïncident plus ». La définition est donnée par Deleuze dans cet autre écrit, essentiel pour les musiciens, Différence et répétition.

Deleuziens toujours, dans la troisième partie, les entretiens avec , et , que mène Clovis Labarrière à partir de propositions (« Cartes d’intensité ») faites aux trois compositeurs/chercheurs : des mots, idées ou concepts aléatoires et hétérogènes, tirés de leurs propres travaux, leur sont soumis, qu’ils doivent mettre en forme selon le modèle deleuzien du rhizome.

Sivio Ferraz puis Makis Solomos, au cours de la quatrième partie, « Analyse », s’emparent de cinq thèmes en relation avec la musique développés dans Mille Plateaux, tel celui, fondamental, de la « Ritournelle » (que l’on doit à Félix Guattari), « cette petite usine à machiner des différences », dont les auteurs questionnent la pertinence.

Une cinquième partie, « Terrains », donne la parole à trois ethnomusicologues, lecteurs de Deleuze (Elie et Jean During, Jérôme Cler, Frédéric Voisin), éclairant les points de contact entre « l’expérimentation d’un terrain et quelques propositions deleuziennes ».

Dans la dernière partie, « Lectures », alors que s’interroge sur « la puissance de la musique dans Mille plateaux« , cette déclaration de Gilles Deleuze ne laisse d’interpeller: « Il se peut que les musiciens soient individuellement plus réactionnaires que les peintres, plus religieux, moins sociaux; ils n’en manient pas moins une force collective infiniment supérieure à celle de la peinture ».

Multiple, intense, hétérogène et rhizomique, pour reprendre les termes du lexique deleuzien, ce livre d’une richesse foisonnante fournit une somme de ressources et autant de pistes pour la recherche et la création : « expérimentez », nous dit Deleuze, « n’interprétez jamais » !