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À la Philharmonie, Yo-Yo Ma ne joue pas

Un récital du soliste vedette fait toujours salle comble. Cette étape à la Philharmonie dans sa tournée mondiale à l’occasion de la sortie du nouvel album Songs from the Arc of Life ne fait pas exception à la règle. Sa popularité, le violoncelliste la doit à son ouverture d’esprit l’entraînant régulièrement au-delà de la sphère de la musique classique, mais aussi à ses nombreuses collaborations prestigieuses, dont ce soir son amie de plus de trente ans, la pianiste . Après plus de 90 albums, 18 Grammy Awards, un grand nombre de concerts « événements » partout dans le monde, c’est toujours une tranquille sérénité et une bonhommie constante que ce brillant artiste transmet à son public.

À la Philharmonie, ne joue pas, il chante. Ce n’est pas un son riche et plein d’ampleur que le musicien propage. Il recherche au contraire une légèreté d’émission qui place les lignes mélodiques « en apesanteur », qui entraîne la salle dans un instant méditatif, et qui suscite une attention continue et une écoute attentive de chaque instant, comme si nous dévoilait à chacun d’entre nous, individuellement, une confidence. Ce jeu « intime » impacte la temporalité même de l’instant présent, et donne une atmosphère de communion intéressante dans cette salle bondée de 2 400 spectateurs. Cette évolution de jeu que l’on constate depuis quelques années chez ce musicien, indique aussi que malgré sa carrière, malgré son aura dans l’univers de la musique classique, reste attentif et actif dans l’approche de son art, d’autres grands violoncellistes prenant également de la distance avec le son « épais » qui dominait le jeu des violoncellistes dans la deuxième moitié du XXe siècle.

À la Philharmonie, Yo-Yo Ma ne joue pas, il séduit. La programmation éclectique, à l’image du parcours artistique du soliste, est conçue pour évoquer des souvenirs, pour esquisser des trajectoires émotionnelles que chacun rencontre dans une vie. À un moment donné de la soirée, la musique déployée devient personnelle, pour ensuite un peu s’éloigner de notre parcours, et revenir vers nous lorsqu’une mélodie est plus évocatrice, selon nos propres rencontres, nos réflexions, nos émois. Ce sont des trésors musicaux bien familiers qui sonnent grâce à la merveilleuse acoustique de la Grande salle Pierre Boulez avec l’Ave Maria de Bach et celui de Schubert, mais ce sont aussi des découvertes plus inhabituelles comme Beau Soir de Debussy ou Il bell’ Antonio du compositeur italien contemporain Giovanni Sollima, belle nouveauté dans le répertoire de ces deux interprètes.

À la Philharmonie, Yo-Yo Ma ne joue pas, il dialogue. Tourné régulièrement vers la pianiste , le lien profond entre les deux artistes est une évidence. Depuis 1984, au cours de leurs nombreux concerts, ils ont mis en place un duo merveilleusement chaleureux, généreux, engagé et incisif, dans le plus profond respect des œuvres qu’ils interprètent. Même si nouveautés il y a, les propositions des deux musiciens sont cohérentes avec leurs précédentes prestations : diversité, transmission et voyages sont les maîtres-mots. Mais l’échange se fait également avec le public. La position du musicien est édifiante : même s’il fait corps avec son instrument lors des passages les plus virtuoses (le fameux Stradivarius de 1712 qui a appartenu à Jacqueline du Pré), le visage généralement dirigé vers le ciel et le torse détaché de la caisse du violoncelle, véhiculent un langage corporel tourné vers l’autre, ouvert à nous.

À la Philharmonie, le public n’écoute pas, il vibre. Conquis.

Crédits photographiques : Yo-Yo Ma © Jason Bell