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À Aix, le nouveau petit bijou d’Alarcón s’appelle Erismena

Entre une direction musicale fouillée d’un des plus grands spécialistes du répertoire baroque de notre époque en la personne de , une distribution vocale fraîche tout autant que sublime composée en grande partie d’anciens artistes de l’Académie, et enfin l’intimité et l’acoustique idéales de ce petit Théâtre du Jeu de Paume, Erismena trouve un écrin exceptionnel à Aix-en-Provence pour révéler toutes ses merveilles typiques de l’opéra vénitien du XVIIe siècle.

Après Elena présenté au Festival d’Aix-en-Provence en 2013, et plus récemment Eliogabalo qui avait ouvert cette année la saison de l’Opéra Garnier et Il Giasone programmé au Théâtre des Nations, continue sa reconquête des opéras de Cavalli avec une nouvelle rareté. C’est désormais une histoire romanesque et humaine totalement inventée par Aurelio Aureli (la première de l’histoire de l’Opéra) auquel le musicien s’attaque avec Erismena. Pour se faire, le musicien et le metteur en scène ont pris le parti de recréer la version vénitienne de 1655 selon le manuscrit de la collection Contarini, le livret se révélant bien plus riche que dans la version de 1670.

Pour cette nouvelle production, La se compose comme habituellement de deux voix de dessus (les deux violons) et d’une basse continue qui compte huit continuistes (clavecins, théorbes et basses d’archet). Le chef choisit donc une instrumentation à mi-chemin entre l’orchestre d’un opéra de cour proche de celui de Monteverdi et d’une configuration orchestrale plus contrainte telle que la connaissait Cavalli à son époque. Mais même si cette orchestration est complétée par deux flûtes qui jouent aussi de deux cornets afin d’arriver à plus de couleurs sonores, sans pourtant parvenir à pallier une texture plus mince que celle proposée dans Elena, ce n’est pas elle qui retient l’oreille durant ces trois actes mais plutôt des ritournelles particulièrement séduisantes, une succession d’airs plus raffinés les uns que les autres, et surtout ces récitatifs continuellement traités en arioso, contribuant ainsi à ce que cet opéra sonne tel un véritable petit bijou du genre. La rythmique exubérante de cette direction donne un cachet tout particulier, plein de dynamisme, de variété, de sensibilité et d’humour.

Sur le plateau, propose une mise en scène très épurée, la cage de scène du Théâtre du Jeu de Paume se présentant dans toute sa nudité. Cette plaque grillagée singulièrement amovible, ces deux escaliers en fond de scène qui débouchent sur deux simples portes et ces quelques chaises en bois : tous cela ne semble se justifier que pour varier l’espace de jeu plutôt que pour agrémenter la trame qui se déroule. Soutenue par ces éléments jamais superficiels et toujours opportuns, la direction d’acteur se révèle particulièrement fluide en faisant évoluer chaque personnage à l’avant-scène ou en arrière, presque écrasé sous cette structure en métal ou surélevé grâce à elle. La poésie s’illumine grâce au sublime ciel étoilé parfois doré, parfois bleuté de et Véronique Chazal, qui se compose d’ampoules rondes de différentes tailles et à différentes hauteurs, certaines plus éclairées que d’autres en fonction des désirs plus ou moins exhibés sur scène, alors que quelques-unes disjonctent selon les intentions des différents protagonistes. Les costumes de , excessifs dans leurs matières, leurs couleurs, leurs coupes et leurs disparités, sont bien étranges, hors du temps et hors d’une distinction sociale particulière : rien de plus baroque en somme !

Sans machinerie ni chœur, le chassé-croisé amoureux s’opère par le biais d’une intrigue bien complexe que le metteur en scène sait naturellement clarifier malgré les fausses identités (connues ou non), le travestissement (élément typique du genre), la complexité des élans amoureux des uns et des autres ainsi que les trahisons et autres révélations. La soprano , Erismena très présente tout au long de l’action, est tout simplement une pépite par l’investissement vocal et scénique permanent qu’elle déploie. Son timbre étoffé et éclatant trouve un formidable écho dans le reste d’une distribution exceptionnelle, le charme du soprano léger de (Aldimira) et la pureté vocale du contre-ténor en tête. L’intensité belliqueuse de la mezzo (Flerida), la noblesse conquérante du baryton-basse (Roi Erimante), les contre-ténors (Idraspe) et (Clerio Moro), forts d’une personnalité bien affirmée, tout comme le baryton (Argippo) et le ténor (Diarte) complètent un plateau vocal particulièrement méritant. Constamment présent dans un dramma per musica vénitien, le rôle de la nourrice travestie assume l’essentiel de la dimension comique de ce type d’ouvrage. Dans son tailleur rose fuchsia à la Jackie Kennedy, le ténor excelle sans complexe le rôle d’Alcesta, dans une exubérance vocale et scénique jouissive autant pour le chanteur que pour les spectateurs riant aux éclats à toutes ses excentricités.

Le catalogue de Cavalli ne compte pas moins de vingt-sept opéras. Face à l’excellence de ce spectacle, une seule question se pose : à quand le prochain, Monsieur Alarcón ?

Crédits photographiques : Erismena mis en scène par Jean Bellorini © Pascal Victor/Artcompress

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