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Un Chant de la terre de chambre en cinémascope

Le Chant de la terre chambriste imaginé par Schoenberg sert de vitrine à la qualité solistique acquise aujourd’hui par l’Orchestre Victor Hugo de Jean-François Verdier. Le duo formé par Eve-Maud Hubeaux et Jussi Myllys s’accorde parfaitement à ce coup de jeune donné au chef-d’œuvre de Mahler.

Schoenberg avait fondé, de 1918 à 1921, une Société des Concerts qui permettait l’accès à la « musique moderne ». Les contraintes budgétaires de cette belle utopie le conduisirent à réduire pour piano ou petit ensemble maintes œuvres orchestrales, ses disciples se mettant à la tâche (est née ainsi une merveilleuse version de la Quatrième due à Erwin Stein), quand ce n’était pas lui-même qui s’y attelait. Après sa version des Lieder einen fahrenden Gesellen, il voulut réitérer l’aventure avec Das Lied von der Erde (création posthume par Bruno Walter en 1911) mais n’alla pas au-delà de quelques indications sur le premier numéro, concernant la future répartition orchestrale. C’est seulement en 1980 que le chef d’orchestre-musicologue Rainer Riehn compléta (et créa en 1983) le rêve inachevé de Schoenberg, lui adjoignant un célesta sur les dernières mesures. Sur le même mode, Jean-François Verdier fait cadeau d’une harpe aux quinze musiciens de la version Riehn.

Les mahlériens légitimement inquiets seront certainement les premiers à être rassurés par le résultat. On sait qu’une des particularités de Mahler, c’est un orchestre qui, bien qu’aussi massif que celui de Bruckner, est, à la différence de ce dernier, un orchestre de solistes. C’est donc tout naturellement que, dès l’envol, on adoube la version Schoenberg/Riehn/Verdier, tout sauf une simple curiosité. Certaines raucités au trombone exceptées, l’on s’étonne, mesure après mesure, de constater que l’on entend tout dans cette Kammerfassung qui fait autant d’effet que la vraie. Surtout dans l’optique d’une prise de son très spectaculaire qui semble avoir placé les chanteurs dans l’immensité cinématographique du paysage que l’on peut apercevoir sur la jaquette. L’on ne perd rien de l’excellence des quinze solistes du Victor Hugo surgis d’une phalange dont la qualité d’ensemble a été maintes fois louée depuis sa naissance en 2010. La direction de Jean-François Verdier, à l’affût du moindre détail, ne brigue pas le concours de lenteur d’un Colin Davis dans l’Abschied (9 minutes de différence !) mais plutôt l’allant naturel de celui qui a encore de belles années devant lui. Conception que rehausse la splendide prestation au velours détaché de la toute jeune Eve-Maud Hubeaux (magnifique Brangäne à Lyon au printemps dernier) et du prometteur ténor finlandais Jussi Myllys, quant à lui très loin de l’héroïsme agressif auquel contraint trop souvent une partition qui faillit être la Neuvième de son auteur avant que l’ombre portée beethovénienne ne l’en décourageât.

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