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La foudroyante beauté du Tristan d’Heiner Müller

Festivals, La Scène, Opéra

Lyon. Opéra. 28-III-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan et Isolde, drame musical en 3 actes, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Heiner Müller, réalisée par Stephan Suschke. Décors : Erich Wonder (recréés par Kaspar Glarner). Lumières : Manfred Voss (recréées par Ulrich Niepel). Avec : Daniel Kirch, Tristan ; Ann Petersen, Isolde ; Christof Fischesser, Marke ; Alejandro Marco-Buhrmester, Kurwenal ; Thomas Piffka, Melot ; Eve-Maud Hubeaux, Brangäne ; Patrick Grahl, un Jeune Matelot, un Berger ; Paolo Stupenengo, un Timonier. Chœurs (chef des chœurs : Philip White) et Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Hartmut Haenchen.

T4La troisième journée du Festival Mémoires présenté par l’Opéra de Lyon nous emmène rien moins qu’à… Bayreuth avec la recréation de l’historique Tristan et Isolde qu’ mit en scène de 1993 à 1999 au Festspielhaus. Choc esthétique de bout en bout.

À Bayreuth, la mort d’une production, après environ cinq années de vie, se matérialise par une destruction publique des décors (c’est ainsi que l’auteur de ces lignes a pu placer un morceau de corniche du Ring de Chéreau au sommet de sa bibliothèque). Unique production lyrique du dramaturge allemand, le Tristan d’ ayant subi ce sort tragique, il a fallu reconstruire à l’identique. Stephan Suschke, qui fut le collaborateur le plus proche de Müller, et assura toutes les reprises après la disparition prématurée de ce dernier en 1995, est aux commandes de la résurrection lyonnaise. Ce spectacle, très mis à mal par une captation DVD shootée aux gros plans, aussi trahi par son vidéaste que le fut l’autre production historique du chef-d’œuvre (celle d’Olivier Py à Genève), gagne à être vécu et l’on ne remerciera jamais assez la maison lyonnaise d’un tel cadeau.

À l’opposé du mouvement perpétuel donné par Py à une œuvre que l’on avait crue condamnée à jamais à un statisme d’oratorio, le travail de Müller pourrait signer un retour en arrière vers une esthétique dépassée. On sait dès le lever de rideau qu’il n’en sera rien. Le metteur en scène enferme ses personnages dans la sur-dimension d’un cube vertigineusement penché vers le spectateur. À l’intérieur de ce gigantesque volume, les héros, confinés dans des espaces qui pourraient se révéler contraignants, sont comme scrutés à la loupe. L’infiniment petit comme outil de l’infiniment grand.

L’espace mental ainsi révélé décline une envoûtante thématique du carré sur l’ensemble du décor comme sur un impalpable tulle d’avant-scène. À l’acte I, le cube varie les bruns. Au II les bleus. Au III les gris. Le sol du I est bordé par l’opalescence de deux rectangles d’une lumière mouvante qui assurent avec tact la donnée marine. Au II, une mer de plastrons, taclant avec une surprenante originalité le monde viril de Tristan, contraint le nouvel espace en invitant les amants à une prenante géométrie déambulatoire. Enfin, et contre toute attente, la cendre lunaire des déflagrations du III, qui pourrait pâtir du sommet esthétique auquel était parvenu le jeu d’orgues de l’Acte précédent, bouleverse par l’épure simplissime (un fauteuil fracassé comme lit, un rocher, des gravats) d’un tableau rehaussé d’une fascinante veine de lumière innervant le mur de cour, mettant le spectateur sous hypnose, faisant de l’interminable agonie de Tristan une des plus brèves que l’on a jamais vues. Essentiel effet lumineux, snobé par le DVD qui méprise de la même façon le plus bel instant, vers lequel tout le spectacle semble converger: au moment des appels de Brangäne, la scène se voit longuement plongée par deux fois dans l’obscurité la plus complète. Un geste esthétique majeur. La caméra, qui a horreur du vide (dit-on), préfère entreprendre une balade dans le décor plutôt que succomber au génie de la scène (rappelant le même traitement, réservé au film de Lars von Trier Dancer in the dark, dont l’Ouverture, sur une magnifique musique toute wagnérienne de Bjork,  se déroulait en salles, et trois minutes durant, sur un écran noir, mais se voyait « gratifiée » sur le DVD d’injustifiables motifs floraux !)

Les costumes de Yohji Yamamoto (amples drapés, revers bleutés, cols de lumière… ), entre le Nô et l’Antique, sont d’une classe folle, décrépitude du III comprise. Les lumières comptent parmi les plus belles jamais vues. Un spectacle dont on voudrait qu’il ne s’arrête jamais.

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La partie musicale ne tutoie pas les mêmes cimes. Pourtant le Tristan de , bien qu’un peu gauche à l’Acte I, est un Tristan aussi éloigné que possible des Schnorr von Karosfeld de l’Histoire : timbre sans emphase, précis, presque adolescent, avec une façon de prononcer le mot Isolde de la plus touchante des façons. Le roi Marke de confirme tout le bien que l’on avait pensé de lui en Oreste la veille. convainc avec un juvénile Kurwenal au baryton très clair. n’arrive pas davantage qu’en Egisthe à imposer un Melot privé de contour. Ce qui n’est pas le cas du berger fort émouvant de Patrick Grahl.

Du côté des femmes, Eve-Maud Hubeaux, dont l’on avait fort goûté la révélation de sa Brigitta de Tote Stadt à Bâle, se voit confier un rôle à sa mesure et confirme combien la jeune cantatrice suisse est une artiste à suivre. Sa Brangäne n’est que somptueuse élégance. On ne peut hélas en dire autant de l’Isolde, capable de subtilité dans la confidence mais souvent criée dans le haut-médium, d’, cependant très fêtée aux saluts.  échoue à hisser l’Orchestre de l’Opéra de Lyon à la hauteur de la scène. La ligne est un peu brouillonne, les trois fins d’acte (si réussies par Wagner – et par Solti !) étrangement expédiées : peut-être la fatigue due à la navette empruntée sur plus de quinze jours entre Elektra et Tristan ?

Toutes réserves qui n’entachent évidemment pas la fascinante géométrie amoureuse tracée par Müller autour du chef-d’œuvre de Wagner. Pari gagné pour le Festival Mémoires : l’on serait très preneur d’une seconde édition !

Crédits photographiques : © Stofleth

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  • Philippe Hemsen

    Un truc d’une laideur bien achevée, qui trahit et l’auteur de l’œuvre, et l’esprit de l’œuvre et la musique de l’œuvre. On ne peut faire que difficilement pire.

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