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Un week-end baroque à Toulouse les Orgues

Toujours très original et varié, le Festival Toulouse les Orgues, qui vient de clôturer sa 22e édition, offrait une quarantaine d’événements musicaux d’une grande richesse, variés et parfois insolites.

Jamais avare de surprises et de décalages, afin de casser l’image de l’orgue instrument d’église réservé à une élite de spécialistes, le directeur artistique Yves Rechsteiner avait choisi une thématique aussi originale que décoiffante : « L’orgue rend-il fou ? » : « La démesure de l’instrument, la solitude de l’interprète, les sombres perchoirs gothiques, la mécanique diabolique et la virtuosité inhumaine du répertoire, tout est là pour pousser l’organiste dans la mégalomanie et la paranoïa. Il n’y a pas de génie sans folie et en art, la passion vaut mieux que la raison. », explique l’organiste suisse qui a élu domicile à Toulouse depuis plusieurs années. Il est impossible d’être exhaustif et au lieu de picorer parmi ce menu gargantuesque, il a semblé préférable de se concentrer sur quelques folies baroques, conformément à l’origine même du terme.

Réconcilier l’Irlande et l’Angleterre

Dans le bel auditorium Saint-Pierre des Cuisines, le jeune ensemble , qui vient d’enregistrer son premier disque, explorait le genre des « mad songs », qui connut un grand succès au XVIIe siècle et au début du XVIIIe en Angleterre. Dans ces pièces vocales, un personnage féminin exprime la folie mentale provoquée par un amour sans retour ou qui s’est achevé douloureusement. Un répertoire de chansons s’est développé autour du langage musical habituel de la folie : excès expressifs, changements de tempo et d’atmosphères, fragmentations mélodiques et imprévisibilité. Ces complaintes, proches des lamentos baroques, sont superbement servis par la belle expressivité de la mezzo à la présence scénique irradiante, accompagnée par le consort original d’Alix Boivert où le violon, la viole de gambe et le cistre répondent aux flûtes et à la harpe galloise à trois rangées de cordes. Avec des triades d’airs irlandais et écossais collectés dans des recueils du XVIIIe siècle, qui racontent l’histoire de ces deux pays par leurs récits amoureux, désespérés ou patriotiques, ils s’efforcent de réconcilier l’Irlande et l’Angleterre, qui se sont opposées si longtemps. vit pleinement ces récits où les couples sont séparés par la guerre, passant de l’humour aux larmes et de l’euphorie des victoires aux sanglots des défaites. Les pièces instrumentales ne sont pas moins expressives comme cette Highland battle de 1750 qui rappelle la fameuse Battalia de Biber composée en 1673, encore toute empreinte de la terrible Guerre de Trente Ans, qui ensanglanta l’Europe pendant ce siècle de fer.


Les surprenants orgues-régales de table

La folie était bien présente le lendemain à l’église Saint-Pierre des Chartreux avec les musiciens du Beggar’s ensemble, qui illustraient les menus plaisirs de la reine, d’une façon bien différente des gueux, avec la subtilité des orgues-régales dissimulés dans des tables. Cette facture aussi folle que géniale par un art avancé de la miniaturisation, était très en vogue à Versailles vers 1760. Or grâce au musicologue et organiste Peter Weinmann, un orgue-table restauré du facteur Jean-Baptiste Micot, qui restaura en 1783 le grand orgue Delaunnay de cette même église, était présent et a résonné pour la première fois à Toulouse depuis 200 ans, sous les doigts d’ et d’Yves Rechsteiner. Ce fut une belle leçon de facture et un moment rare et inoubliable que de retrouver ces sonorités qui réjouissaient les salons versaillais.

Auparavant, entre deux airs mutins de et par la mezzo accompagnée par et au continuo, les musiciens du Beggar’s ensemble ont délivré avec une maîtrise impressionnante et de façon très enjouée les célébrissimes Folies d’Espagne, qui en 1701 ouvrent le Second livre de pièces de viole de . Ces 30 variations redoutables démontrent tout ce que l’on peut faire avec une petite cellule de huit notes, qui parcourt toujours les siècles. L’archet expert d’ a révélé la haute virtuosité de la 10e Sonate pour violon de Jean-Marie Leclair, tandis qu’ chantait la rare cantate Don Quichotte de Philippe Courbois, un compositeur du cercle de la duchesse du Maine avec Bernier, Bourgeois, Colin de Blamont.

La viole diabolique de Forqueray

Plus tard à la chapelle Sainte-Anne, le duo des frères Ghielmi, Vittorio à la viole de gambe et Lorenzo au clavecin, se consacrait à deux suites de pièces de viole d’. Ce virtuose, qui dépassait les limites du jeu habituel de la viole ainsi que ses possibilité d’expression, avait fortement impressionné le public de l’époque, à tel point qu’en 1740 on considérait qu’il y avait eu en France deux grands joueurs de viole de gambe : Marais, qui jouait comme un ange et Forqueray, qui jouait comme un diable. Sa musique mêle l’extrême raffinement et la grande délicatesse, qui plaisaient tant à la cour, et les excès que l’on attribuait aux compositeurs italiens. Dans ces pièces de caractère, nommées selon l’usage en référence à des personnalités de l’époque, la viole de chante dans un registre assez large et très expressif, tandis que la basse du clavecin de Lorenzo donne une assise à cette musique considérée comme fantasque. Il n’en demeure pas moins qu’avec ses pièces en hommage à Rameau, à Guignon ou à Jupiter, figurant le roi, la grande Ve suite en do mineur est un chef-d’œuvre du genre.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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