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À Bordeaux, éclosion lyrique pour Pelléas et Mélisande

L’événement de ce mois de janvier est bien à Bordeaux avec cette nouvelle production de Pelléas et Mélisande, unique opéra de Debussy, dont les trois prises de rôle par (Mélisande), (Pelléas) et (Golaud) se révèlent hautement prometteuses.

Et alors que les grands théâtres parisiens remplissent leur salle grâce à des têtes d’affiche, l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux est complet depuis des mois pour ce spectacle qui fait la part belle à l’éclosion de la jeune génération française du chant lyrique. Que ce soit Mélisande, Golaud ou Pelléas, tous sont entourés de mystère et cherchent tout du long à se trouver eux-mêmes, chacun paralysé par ses propres émotions, ses tourments comme ses désirs. La beauté envoutante de , artiste pétillante remarquée dans la dernière Cenerentola à Garnier, la douceur de ses gestes, la mélancolie de ses expressions et ses regards apeurés, marquent une prestation d’un naturel confondant où, à la fragilité d’une attitude, répond une ligne de chant d’une grâce édifiante, une voix charnue et un chant parfaitement maîtrisé, révélant un soin apporté à chaque intention, une attention rigoureuse et vibrante soutenue par une parfaite qualité de diction. Dans son lit de mort – représenté par un cadre lumineux qui entoure la jeune femme -, Mélisande est là sans y être, calme et absente, détachée du malheur qui l’accable. Ces premiers pas présagent une grande Mélisande qui saura s’agrémenter au fil du temps d’autres facettes, la mélancolie et le désarroi restant ce soir constants de bout en bout. Cela n’affaiblit pourtant pas un choix d’interprétation soigné de la première note au dernier souffle de l’héroïne.

Le charisme d’ frappe dès la première apparition de son Golaud. Soutenue par un timbre séduisant, une voix ample et sonore, un chant homogène et une élocution fluide, l’interprétation du chanteur est d’une parfaite justesse dans l’expression qui passe sans mal d’une flamboyante ardeur, en raison de la tromperie de sa femme et son frère à l’origine de sa souffrance, à une faiblesse attendrissante après l’assassinat de Pelléas alors que sa colère faisait vibrer les murs quelques minutes auparavant. Tendre ou violent, rempli de regrets et de remords, fait évoluer son personnage, chaque sentiment venant « des tripes ». La sincérité de , bien présente, se révèle avec moins d’exubérance sans que celui-ci fasse passer Pelléas pour un jeune prince lisse sorti tout droit de contes de fées. La voix du ténor donne une couleur très brillante au chant du frère épris pour sa belle-sœur, parti-pris qui pourrait sembler contestable en théorie, mais qui convainc sans aucune mesure face à l’implication constante de l’artiste. Les trois protagonistes sont bien entourés par des seconds rôles tenus avec justesse même si le chant fragile et la déclamation trop mécanique de Maëllig Querré (Yniold) affaiblit quelque peu son échange face à un Golaud incandescent.

Placer l’orchestre sur scène semblait périlleux. Et pourtant, le rôle narratif et évocateur de l’orchestre debussyste flamboie dans cette disposition qui fait immédiatement partager la vigueur de la direction de et la richesse des couleurs de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, et cela dès l’introduction de la première scène avec un motif de nature modale pour modeler le décor, un motif tonal avec rythmes pointés pour marquer l’entrée du chasseur Golaud, et un motif pentatonique fuyant soulignant l’exotisme mystérieux de la jeune femme qu’il rencontre dans cette forêt. L’orchestre est ainsi au cœur de l’opéra, le théâtre y évoluant tout autour avec cohérence. Défi de taille pour la phalange que de défendre dans cette configuration la version originale de l’œuvre, où les brefs interludes orchestraux mettent sur pièce un étonnant « fondu enchaîné », les scènes découlant organiquement les unes des autres. C’est une réussite : le fatalisme du trombone et du tuba après la fureur de Golaud côtoie la fébrilité orchestrale lors de l’interrogatoire d’un Yniold apeuré par la rugosité de son père, tout comme le lent balancement des altos qui accompagne une Mélisande mourante.

Dans la sobriété d’une mise en scène fantomatique où les costumes « type XIXe siècle » de Clémence Pernoud se fondent, et privilégient la suggestion plutôt que la profusion d’effets. Des troncs d’arbres, les murs du château ou les pierres de la grotte sont ainsi esquissés via des vidéos projetées directement sur le rideau de tulle noir régulièrement tiré pour créer une ambiance vaporeuse, ou sur un large écran noir en arrière-plan. Les regards des différents protagonistes ou le miroitement énigmatique de l’eau, miroir de l’âme ou révélation de sous-entendus dans ce monde trompeur selon les moments, également projetés, accentuent avec parcimonie les effets du drame et installent avec justesse le symbolisme de Maeterlinck. L’omniprésence de cette eau et l’évocation des cheveux de Mélisande dans ses projections d’images (les cheveux ondulent comme des vagues telle la chevelure d’une ondine ou alors jaillissent comme une comète), fait évidemment écho à la production de l’auteur de La Mer et de La fille aux cheveux de lin. Cette fluidité visuelle se transmet par la domination d’un bleu sombre, les lumières de Nicolas Descôteaux matérialisant la bascule entre ténèbres et éclats afin de dévoiler au mieux les passions humaines les plus noires qui ont inspiré Debussy pour cet opéra.

Crédits photographiques : © Julien Benhamou