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Joies et déceptions à l’écoute de Yefim Bronfman et des Wiener Philharmoniker

, figure incontournable du piano et grande star aux États-Unis, poursuit sa tournée européenne avec les Wiener Philharmoniker, avec une étape au Théâtre des Champs-Élysées. Beaucoup d’attentes pour ce concert, tantôt comblées, tantôt déçues.

Le programme, alléchant, proposait des œuvres aussi séduisantes pour l’auditeur que difficiles techniquement : le Concerto n° 3 de Beethoven, le Concerto n° 2 de Bartók, et la musique du ballet Petrouchka de Stravinsky. Ces deux dernières ont en commun non seulement leurs références à la musique populaire, mais aussi la puissance de leur langage rythmique. Pour servir ces morceaux de choix, le pianiste , qui – hasard du calendrier – fêtait ses 60 ans ce jour-là, et les Wiener Philharmoniker, sous la direction d’ (récemment nommé à la tête de l’autre grande formation viennoise, les Wiener Symphoniker), suite à la défection de Zubin Mehta.

Le concerto de Beethoven est la grande déception de ce concert. La longue introduction orchestrale s’annonce bien, équilibrée sans être intensément dramatique, mais le soufflet retombe dès l’entrée du pianiste. La grande maîtrise du texte, le phrasé élégant, le toucher délicat et la posture sobre qui font toutes les qualités de ce pianiste ne suffisent pas et frôlent le contresens. Généralement considéré comme le premier concerto d’esprit spécifiquement beethovénien, cette œuvre ne manque pas de tension et de profondeur. Rien de tout cela dans l’interprétation de Yefim Bronfman, lénifiante, sans éclat ni relief (ses attaques trop discrètes, l’absence de réels forte, sa cadence sans vie…).

Heureusement le pianiste se montre plus investi et à son aise dans le Concerto n° 2 de Bartók, notamment pour l’avoir enregistré avec le Los Angeles Philharmonic dirigé par Esa-Pekka Salonen (Grammy Award, 1996). Il donne une version plus envoûtante et frénétique qu’éclatante, contrastée, en cela tout à fait opposée à une interprétation comme celle de Yuja Wang, par exemple. Côté piano, les arêtes rythmiques sont marquées brillamment, sans virulence, et les doubles et triples croches fusent avec la force tranquille généralement reconnue à Yefim Bronfman. Son dialogue avec les vents (parfois un peu distants, malheureusement) et les percussions, pupitres essentiels dans le premier mouvement (sans cordes) comme dans le troisième (avec notamment le rythme martelé des timbales) est réussi. Surtout, le second mouvement (Adagio – Presto – Più adagio) nous laisse suspendu au toucher délicat et feutré du soliste qui fait émerger tout un monde flottant, en demi-teinte, dans une interprétation probablement non moins mystérieuse et prenante que celle d’Evgueni Kissin l’année passée au TCE. Le pianiste quitte la scène après un bis pour lequel nous sommes partagés entre le plaisir d’entendre un savoureux Schumann et la gêne de l’entendre après la fougue rythmique de Bartók.

Après l’entracte, l’orchestre donne une vision colorée et vivante de Petrouchka, dans sa version de 1947 révisée par Stravinsky. Nous apprécions des transitions bien amenées entre les scènes par Orozco-Estrada (investissant l’ensemble de son corps dans la direction) et l’expressivité de tous les pupitres dans les nombreux solos (trompette, flûte, piano, basson, cor anglais…) qui évoquent toute la galerie de personnages du ballet (Petrouchka, le Maure, la ballerine, le charlatan, l’ours…) dont la pantomime est ainsi vivement suggérée. Cette deuxième partie de concert est manifestement une fête pour le Philharmonique de Vienne comme pour le public.

Crédits photographiques : © Werner Kmetitsch ; Yefim Bronfman © Dario Acosta