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À Genève, la couronne vacillante de King Arthur

Le théâtre parlé et l’opéra chanté font difficilement bon ménage. Ainsi en est-il de cette production du Grand Théâtre de Genève qui, malgré le succès du public, peine à convaincre avec sa mise en scène confuse faisant vaciller la couronne du King Arthur de .

On ne peut demander à un public, fut-il passionné, voire connaisseur des opéras baroques, de connaître la légende du Roi Arthur dans le texte de John Dryden, l’un des poètes majeurs de l’Angleterre du XVIIe siècle. L’intrigue imaginée pour cet opéra voit le roi Arthur, soutenu par Merlin l’enchanteur, partir en guerre pour libérer Emmeline des griffes du chef saxon Oswald et de son vil magicien Osmond. Le roi Arthur sort victorieux et l’opéra se termine avec Vénus bénissant l’Angleterre et l’Honneur célébrant l’Ordre de la Jarretière, chère à Saint Georges et à tous britanniques. On s’attend donc à une approche aristocratique, royale et surtout féérique de cette aventure épique.

Le théâtre parlé et l’opéra qui cohabitent dans cette œuvre représentent un écueil difficile à surmonter. Même si la musique n’est pas forcément partie de l’intrigue, la scène doit réunir des acteurs musiciens et des chanteurs acteurs. Or, faute de ces ingrédients, cette production manque à son dessein. Les acteurs (à l’exception de Thomas Scimeca (Osmond), seul capable d’être « musicalement » mesuré et superbement piquant à la fois) hurlent scolairement leur texte (mal traduit et mal adapté). Face à l’excitation bruyante de cette décadente royauté de gamins vêtus de jeans troués, occupant la scène avec insolence, les chanteurs, délaissés théâtralement, peinent à imposer la superbe musique d’ avec ses chants empreints de poésie lyrique et de mélopées sensibles.

La mise en scène de ne manque certainement pas d’idées. Malheureusement, elle se résume à un catalogue d’images qu’il ne parvient pas à assembler pour donner une ligne, un sens à son propos. Ainsi cette Mathilde, suivante de Emmeline, dont la perruque démesurée en fait un personnage d’un irrésistible comique, reste là, assise, comme une potiche. Au lieu de fastes colorés, le metteur en scène argentin nous emmène dans un univers glauque et irrévérencieux de petits loubards aux allures gothiques bien loin de la noble guerre d’un roi pour libérer son amante. Côté féérie, merci ! Un autre merci à ces décors carton-pâte de troncs d’arbres tirés de l’imagerie de Gustave Doré (pourquoi ?), au bois enchanté de Merlin avec son sanglier à roulettes et ses moutons de carton. En effet, la démarche de nous restitue un hymne à la laideur. Faut-il cela pour être baroque ? Ce serait confondre burlesque et grotesque. Heureusement que le praticable sur lequel se déroule l’action vient de temps à autre sur le devant de la scène, déplacé par quelques machinistes. Plus tard ceux-ci réapparaissent pour remettre les choses en place sans qu’on comprenne la signification de ces allers et retours. Mystère !


Quant aux costumes, s’il faut noter la sophistication (ici loin d’être synonyme d’élégance) de ceux des protagonistes, les T-shirts et les baskets qui habillent le (par ailleurs excellent) apparaissent bien misérabilistes. Et ce n’est certainement pas leur faire honneur que de les affubler de masques des Jedi de Star Wars. Comment replacer un tel accoutrement dans un contexte royal ? Autre mystère !

Pourtant, un tableau soulève les applaudissements du public. Sous un grand manteau de fourrure blanc recevant des cintres une pluie de flocons, la basse (Le Génie du Froid) chante l’air rendu plus célèbre par l’icône de la new wave Klaus Nomi que par quiconque du landerneau lyrique. Une très belle scène, qui aurait gagné en grandeur dramatique si elle s’était débarrassée des personnages cachés sous la fourrure enneigée.

Dans cet univers, la patte de et sa fait merveille même si, la soirée passant, on ressent une lassitude à l’écoute. Difficile d’apprécier les piannissimos de cet orchestre (et Dieu, qu’ils peuvent être beaux !) quand vous avez des acteurs qui braillent à tout-va. Avec des chanteurs interprétant souvent trois rôles, réapparaissant sur scène dans des costumes différents, mal caractérisés, il faut aussi une bonne dose de concentration pour en individualiser et en savourer la voix. Reste que l’on a goûté la musicalité, l’aisance aérienne et la justesse du ténor (Prologue), comme la belle présence vocale de la basse . Quoique semblant moins éclatante que lors de sa prestation de mars dernier dans les Scènes de Faust de Goethe de Schumann, la soprano slovène (Cupidon/Vénus/Elle) a montré avec brio la large étendue de sa voix.

Un spectacle qui ne restera pas dans les annales du Grand Théâtre de Genève à moins d’en reprendre la distribution avec des acteurs mieux dirigés.

Crédit photographique : © Carole Parodi