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Pygmalion à Dijon : fermez les yeux et ouvrez les oreilles

Pour les spectateurs qui assisteront à cette production dijonnaise de Pygmalion de Rameau associé à L’amour et psyché de Mondonville prévue prochainement à Lille, Luxembourg et Caen, un seul conseil : fermez les yeux et ouvrez bien les oreilles.

C’est un véritable tollé qui est réservé à cette nouvelle production en fin de représentation, excepté pour la distribution vocale et la cheffe. Confuse, brouillonne, la mise en scène de se compose d’ébauches grossières d’effets visuels envahissants et d’une surabondance de vidéos disgracieuses et inutiles. Aucune fusion sur le plateau n’est recherchée, le ballet en un acte de se vivant même pour le spectateur comme une séance de cinéma. C’est l’image pour l’image, au détriment de l’expression dramatique et de la musique placée ici au second plan. Le fil conducteur du metteur en scène pour ces deux ouvrages baroques aurait pourtant pu être très intéressant : mettre en avant le processus de création plutôt que le résultat final en tant que tel. A la place, des chorégraphies forcenées à contresens, des « idées » tellement vues et revues à l’opéra (la doublure d’un chanteur par un danseur, le jeu scénique des protagonistes avant l’ouverture, la vidéo en temps réel…), une agression visuelle artificielle permanente et de mauvaise facture et une série de clichés sur la création artistique et le monde de l’art.

Pour l’ouvrage de Mondonville, c’est un tournage d’un (mauvais) film en temps réel qui s’opère sous l’œil du spectateur. Répartis aux deux extrémités de la scène devant un fond blanc, le chanteur et son double fusionnent seulement sur écran géant grâce à des effets spéciaux et des couleurs agressives inspirés des clips vidéo de la musique « dance » des années 90. Pour Pygmalion, l’artiste devient scientifique dans un laboratoire de recherche où sont disséqués les assistants-danseurs. Céphise, sur une table d’opérations, est l’une d’entre eux afin de constituer la fameuse statue, ici se finalisant par la projection d’un simple collage de captures d’écran superposées.

Et alors que l’action est normalement centrée sur Pygmalion, rien ne le met en avant. semble incarner un chef de projet plutôt qu’un artisan-ouvrier, un business man vulgaire plutôt qu’un artiste inspiré. Cependant au-delà de cette direction d’acteurs discutable, le ténor affirme un art de la déclamation et une conduite de ligne exemplaires. Aguerri à ce répertoire, dispose d’une technique vocale sûre et raffinée où l’aisance dans les ornementations côtoie un beau legato par le biais d’une maîtrise indéniable du placement et du souffle. Grâce à lui, « L’Amour triomphe »… enfin ! Ce constat extrêmement positif se généralise à l’ensemble des chanteurs : les agréables modulations parfaitement projetées de (Céphise et Vénus), l’affirmation fougueuse de la voix dorée et du tempérament d’ (Amour), l’intensité authentique pleine de grâce et d’évidence de (la Statue), offrent un chant d’une admirable facture. Malgré ses hauts talons, sa petite robe noire et son maquillage outrancier frôlant le ridicule (le mérite est plus grand dans ces conditions !), est flamboyant dans son incarnation de Tisiphone. Fort d’une voix pleine et assurée, le baryton déploie un véritable sens du jeu et de vibrantes intentions tout aussi exaltantes les unes que les autres.

L’association de Pygmalion avec L’amour et psyché ne va pas de soi : Pygmalion cherche à créer une beauté absolue alors que Tisiphone la défigure. Il est logique donc d’entendre une musique solaire et lumineuse chez Rameau opposée à l’atmosphère sombre et agitée de Mondonville. Mais ces courts ouvrages lyriques permettent aussi de rester dans un effectif et un style musical proches, souhaitant aussi une participation pleine et entière du chœur, peu présent chez Rameau. Un choix judicieux au regard de la qualité de ces choristes d’une grande précision et d’un bel engagement, dont la prestation est particulièrement marquée par le singulier et chatoyant chœur féminin à l’unisson du second ouvrage.

En fosse, mais aussi sur scène puisque et les instrumentistes n’échappent pas eux non plus au totalitarisme de la vidéo, répond à l’appel autant dans l’ouverture à programme symptomatique du sommet de l’art de Rameau, que dans l’écriture extrêmement virtuose de Mondonville. La phalange affirme sans accroche les couleurs des multiples danses de ces partitions, la gestuelle d’Emmanuelle Haïm diffusant une musique chaleureuse et généreuse sans se départir d’une précieuse minutie. Cette constante attention aux voix de la part de la cheffe d’orchestre et sa lecture séductrice de ces deux œuvres nous fait amèrement regretter une version de concert qui aurait certainement été mémorable.

Crédits photographiques : © Gilles Abegg

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