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Jouissives chimères de Sandrine Piau et Susan Manoff

Après Évocation en 2007 et Après un rêve en 2011 où jaillissait avec évidence le charme irrésistible des deux comparses, et la pianiste clôturent ce triptyque discographique onirique par Chimère, premier album solo de la soprano chez Alpha.

Diverses iconographies représentant de nombreuses créatures fantastiques agrémentent un très beau livret d’accompagnement, permettant ainsi à son propriétaire de découvrir l’art de la poésie de et de bénéficier d’une présentation méthodique rédigée par Stéphane Goldet, donnant les clés d’écoute essentielles à chaque piste de cet enregistrement. Il est dévoilé ainsi notamment des deux musiciennes, une invention d’un petit récit schumanien en trois étapes : Kennst du das Land ? dit « Chant de Mignon », Dein Angesicht et Die Lotosblume.

La multiplicité des êtres surnaturels dessinés dans le livret fait écho à celle d’une programmation particulièrement large et éclectique : les mélodies françaises de ou Françis Poulenc côtoient les lieder en langue allemande de , et , qui eux se mêlent aux Songs anglaises de Ivor Gurney, Robert Baska, et .

La beauté chimérique se déploie avec douceur dès les premières notes de Ach neige, du Schmerzenreiche de (1796-1869), dévoilant une mélancolie douloureuse que la soprano sait déployer à son meilleur. La mystérieuse étrangeté du triptyque conçu avec des lieder de Schumann, dont le « Chant de Mignon » qui singularise au mieux cette riche interprétation énigmatique tout comme l’érotisme pudique de Die Lotosblume, est contrebalancé par l’harmonie manifeste de Verschwiegene Liebe de Wolf. Mais ce paysage rêveur se ponctue aussi de moments encore plus surprenants comme la loufoque espagnolade de Debussy (Fantoches), ce souvenir de tango mis en musique par (Solitary Hotel), la musique populaire de Poulenc avec ses Banalités, précisément son Voyage à Paris et ses « vers délicieusement stupides » sur un rythme de valse.

Au gré de ces vingt-trois propositions toutes aussi jouissives les unes que les autres, notamment la découverte des Three Dickinson Songs anglais d’André Prévin et l’ode à la nuit Sleep d’Ivor Gurney (1890-1937), on apprécie la belle symbiose des deux interprètes. La qualité du timbre de la soprano fait merveille, portée par une ligne de chant des plus voluptueuses, d’une prosodie naturelle constamment au service d’une juste expressivité, permettant d’obtenir une émotion vibrante note après note, pour « le désir fou de donner réalité à nos rêves. » Et cela que ce soit en langue française, en anglais ou en allemand, grâce à un soin apporté à une diction brillamment accomplie. La voix se love dans l’écrin particulièrement juste du jeu de Susan Manoff, la pianiste s’affirmant comme l’élément indispensable à la magie de ces chimères qui s’opère.

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