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Gérard Pesson servi par l’Instant donné

L’actualité discographique est riche pour (tout juste soixante ans), dont les parutions monographiques se succèdent à un rythme soutenu. Après l’ensemble Cairn, c’est L’Instant donné, autre phalange complice, qui lui consacre un double album.

Si certaines œuvres (CD1) ont déjà fait l’objet d’un enregistrement, Cantate égale Pays (CD2) est une première captation, réalisée en concert en 2016. Commande de l’, l’œuvre est aussi la première aventure du compositeur avec l’outil électronique qu’il soumet à sa manière facétieuse autant que raffinée.

Avec neuf titres et dix œuvres enregistrées, le premier disque, où alternent vignettes sonores et partitions plus étoffées, offre une traversée vertigineuse de l’univers pessonien, du climat serein de l’In nomine/John Taverner à l’aventure quasi introspective de Étant l’arrière-son.

On est interpellé dès les premières minutes par la vigueur inattendue du geste de la pianiste dans La lumière n’a pas de bras pour nous porter (1994), « musique d’os », littéralement parlant, puisque c’est le frottement de l’ivoire sous les ongles de la pianiste qui anime la danse, dans un trois temps implacable. La transcription de l’œuvre pour ensemble (neuf instruments incluant le piano originel) de – dernière plage du CD – en est l’amplification aussi fidèle qu’inventive.

Cassation (2003) ne renie pas les attaches avec la danse et sa cinétique obsessionnelle. L’aspect rythmique et l’univers bruité prévalent dans cette « hyper-toccata » où les cinq instruments sont frottés, grattés, percutés, avec une virtuosité décuplée. On perdrait d’ailleurs assez rapidement le fil si la clarinette, puis le piano, voire le trio à cordes ayant retrouvé in fine l’usage de l’archet, ne laissaient émerger les bribes d’une trame narrative souterraine.

« Une musique est derrière toute musique » prévient le compositeur, au sujet de Étant l’arrière-son (2011), autre quintette instrumental d’envergure mettant la harpe au centre de l’écriture. Lente descente au cœur du son et à la marge du silence, la pièce est une manière de cavatine, sombre et belle, « la musique retrouvée » aime à dire notre compositeur proustien. Cette même sonorité des profondeurs, fragile, effacée, enfouie, s’entend dans Bruissant divisé, hommage à Vinteuil (1998), pour violon et violoncelle : exemple de cette « incessante archéologie » qu’est l’écriture pour Pesson, et plage de pure émotion sous les doigts de et Nicolas Carpentier. L’imaginaire est à l’oeuvre comme la finesse de l’invention dans Cinq Chansons, sur des textes écrits sur mesure par Marie Redonnet, cinq bijoux consacrant l’union du mot et du timbre, dont la soprano et L’Instant donné restituent avec justesse le ton subtil et enlevé. Dans la série des hommages adressés (Tronçin, Proust, Taverner, Vogt…), Instant tonné est un salut énergiquement réverbéré (deux plaques tonnerre s’y emploient) du compositeur à ses compagnons de route, qui servent sa musique avec autant de précision que de naturel.

L’aventure se poursuit (CD 2) avec Cantate égale pays dont le titre est emprunté à Marcel Proust. L’Instant donné est au côté de l’ensemble vocal londonien Exaudi dans cette oeuvre majeure du compositeur (près d’une heure de musique), somme de trois cantates convoquant les ressources de l’électronique que Pesson préfère « low-tech », pour une musique à bas voltage. Pas de « temps réel » ni de spatialisation donc, côté électronique, mais le recours à l’échantillonneur (clavier midi) dans un rapport quasi fusionnel avec l’écriture instrumentale et vocale.

Pesson parle d’un « clavier de sensations » s’agissant de l’apport de l’électronique dans Jachère aidant, sa Cantate 1 composée sur un texte original de Mathieu Nuss. Le découpage en seize numéros avec Récitatif, Air et Choral emprunte à Bach, sans l’esprit ni la lettre. S’y exerce au contraire l’art singulier de la « cantillation » au sein d’une écriture chorale fantasque et ciselée qui tresse le mot et le son : « musique et poème font territoire », selon la formule du compositeur. Le rapport au texte – celui du Britannique Gérard Manley Hopkins – est plus immédiat, la langue anglaise psalmodiée, scandée ou simplement parlée dans Cantate 2, God’s grandeur. La musique y est presque étale et l’espace quasi nu, que traverse toujours discrètement l’onde électronique. Cantate 3, Grand murmuré, sur le texte éponyme d’Elena Andreyev prend une dimension théâtrale, avec des voix enregistrées et différentes strates sonores et sémantiques qu’infiltrent l’humour et le ton distancé. Dans le deuxième des huit numéros, Versez-moi un e muet (j’ai couru pendant des mois), les voix sont en boucles, qui fonctionnent en autonomie. Les ensembles Exaudi et l’Instant donnent tout son sens à ce théâtre intérieur.