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Aida à Nancy : quand l’intimisme confine à l’ascèse

Malgré une distribution soignée au format vocal adapté et une direction éblouissante, Aida à l’Opéra national de Lorraine pêche par sa mise en scène. L’intimisme revendiqué de l’œuvre n’appelait pas une telle pauvreté scénique et dramaturgique.

Dans l’imaginaire collectif, Aida se résume souvent à la scène du triomphe, à ses défilés d’animaux exotiques, à ses multitudes de figurants et à ses trop célèbres trompettes. Des Arènes de Vérone au Metropolitan Opera de New York jusqu’à la récente réalisation d’Olivier Py pour l’Opéra de Paris, l’ouvrage reste marqué par une longue tradition de productions luxueuses au gigantisme hollywoodien. Le metteur en scène a pourtant raison quand il rappelle que ces scènes de foule n’occupent que dix pour cent de l’œuvre et qu’elles ne doivent pas en occulter le caractère foncièrement intimiste recherché par Verdi, en particulier dans une orchestration le plus souvent arachnéenne et transparente. L’essentiel du propos n’est-il pas les amours tragiques du triangle Aïda-Radamès-Amneris broyées par le pouvoir et la théocratie ?

Place donc à une scénographie d’un dépouillement extrême dans le décor unique de Bente Lyke Møller qui se borne à border le plateau nu d’une enfilade de colonnes. Mais le dénuement n’oblige pas à l’indigence. Certes on imagine bien que l’Opéra de Malmö, où fut créée cette mise en scène en 2015, ne dispose pas (comme Nancy d’ailleurs) des moyens financiers des grandes maisons internationales suscitées. Il n’était pas nécessaire pour autant de nous imposer ces sempiternels costumes contemporains et treillis militaires, cette caricature du Roi d’Egypte en président de république bananière, lunettes de soleil à l’appui, ces tristounettes chorégraphies du chœur en guise de ballet, ni au tombeau final ces ridicules trois chaises de cuisine apportées par les chanteurs pour meubler l’espace. On se demande d’ailleurs ce qu’Amneris vient faire ici, assise aux côtés du couple Aïda-Radamès agonisant. Pour occuper le plateau dénudé et se concentrer, comme c’était l’intention, sur les comportements et la psychologie des personnages, il eût surtout fallu une direction d’acteurs précise et inventive. Malheureusement, s’y montre avare d’idées et se contente le plus souvent d’indications de placement et de gestes convenus.

L’Opéra national de Lorraine a pourtant réussi à réunir la distribution adéquate. Chaque élément dispose des substantiels moyens vocaux nécessaires à sa partie. Ainsi, est bien le grand soprano lirico-spinto qu’appelle le rôle d’Aida : voix longue, aux graves charnus, au timbre pulpeux, à la puissance conséquente qui lui permet aisément de dominer les finals et de transpercer les tutti, capable à la fois d’aigus vigoureux (quelquefois un peu trop en force comme son contre-ut de « l’Air du Nil ») et d’aigus filés superbes dans son duo avec Radames au dernier acte. Très concentrée sur le chant, elle s’investit beaucoup moins dans la caractérisation et manque de naturel scénique. A sa décharge, la mise en scène ne l’y a pas beaucoup aidée en l’affublant d’une tenue de femme de ménage… fait preuve lui aussi d’une solide santé vocale en Radames. Ses aigus vaillamment claironnés (inutile d’en attendre le si bémol aigu morrendo demandé par Verdi pour conclure « Celeste Aida ») et sa mâle assurance scénique en assument le caractère héroïque. L’art de la subtilité lui est moins consubstantiel et, quand au tableau final il s’essaye à la demi-teinte et au mezza voce, le timbre tend à s’appauvrir et l’émission à s’étrangler.

Dotée d’un fort tempérament et d’un indubitable métier scénique, est la seule à incarner pleinement son personnage pourtant complexe d’Amneris. Si vocalement on peut lui contester des graves très poitrinés et un vibrato marqué (surtout en début de soirée), son investissement dramatique et son souci des nuances, de la douleur murmurée à la furie vengeresse, sont très convaincants. En Ramphis, fait à nouveau tonner avec succès son somptueux timbre de basse mais y démontre aussi la perfection de son legato. Lucian Petrean n’est que correct en Amonasro, avec une tendance un peu trop systématique à transformer ses aigus en points d’orgue. Il en va même pour le Roi d’Egypte d’, impeccablement sonore mais peu marquant. En revanche, est une Prêtresse au timbre délicat et au chant racé, même si l’on y aurait attendu plus de cristal et moins de pulpe vocale.

Aucune réserve en revanche sur le travail admirable accompli par à la tête d’un métamorphosé. Avec des transparences et moirures orchestrales magiques (les violons initiaux du Prélude ou le début de l’acte III), des solistes instrumentaux poétiques et inspirés, des tutti explosifs, l’orchestre se surpasse pour honorer son chef et Verdi. N’hésitant pas à presser le tempo pour insuffler du dynamisme, est attentif à tout et à tous, donnant les départs, diversifiant les atmosphères, rattrapant en douceur les menus décalages. Les solistes se reposent d’ailleurs entièrement sur lui et ne le quittent quasiment pas des yeux. Le Chœur de l’Opéra national de Lorraine, associé au Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, assure une même qualité tant en homogénéité et plénitude qu’en subtilité.

Crédit photographique : (Aïda) /  (Amneris), Michelle Bradley (Aïda),  (Radamès) © C2images pour Opéra national de Lorraine