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Aida par Olivier Py : magistrale leçon d’Histoire en or massif

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 19-VI-2016. Giuseppe Verdi (1813-1901). Aida, opéra en quatre actes sur un livret d ‘Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Orlin Anastassov, le Roi ; Anita Rachvelishvili, Amneris ; Sondra Radvanovsky, Aida ; Aleksandrs Antonenko, Radamès ; Kwangchoul Youn, Ramfis ; George Gagnidze , Amonasro ; Yu Shao, Un Messager ; Andreea Soare, la Grande Prêtresse. Choeur (chef des choeurs : José Luis Basso) et Orchestre de l’Opéra de Paris, direction : Daniel Oren.

Aïda (Saison 2015-2016)La mise en scène qu’ a conçue en 2013 pour Aida sort grandie d’une reprise pourtant malmenée par une distribution hétérogène et une direction musicale désordonnée.

On a beaucoup écrit sur le retour, après 50 ans d’absence à l’Opéra de Paris, de cette Aida confiée à au cours du trimestre probablement le plus chargé de sa vie (la veille Alceste, le lendemain Dialogues des carmélites). On a surtout beaucoup conspué, invectivé, voire calomnié : au cœur de son marathon lyrique, le metteur en scène aurait forcément été victime d’un coup de mou sur Aida. Affirmons d’emblée qu’à rebours de la plupart de nos confrères, nous avons été soufflés de bout en bout par l’intelligence et la puissance du travail accompli (à tous les sens du terme).

Transgressive, cette Aida ? Forcément si l’on reste attaché jusqu’à la tombe aux hiéroglyphes et aux éléphants de Vérone. Mais quelle imparable leçon d’Histoire on y gagne ! Nous rappelant judicieusement que Verdi soi-même fut obligé de transposer sa Traviata, son Bal Masqué, Py nous narre les atermoiements amoureux du trio de tête en les inscrivant en prime dans la contemporanéité verdienne du Risorgimento qui, de 1848 à 1870, vit l’Italie se dégager du joug austro-hongrois. Le célèbre Viva VERDI (Victor Emmanuel Roi DItalie) est tracé au fronton du sensationnel décor de . La problématique colonisant /colonisé, ainsi que la fascination (même féminine !) pour les armes y sont dénoncées sans concession. C’est courageux et ce serait faire un bien mauvais procès à un des metteurs en scène d’opéra les plus vibrants, au précieux veilleur qu’il est, que de déceler dans cette Aida à l’engagement intact, une démission pour cause de surmenage. De fait, il ne faut pas être grand clerc pour saisir que ce qui fait s’élever les cris d’orfraies qui n’hésitent pas à se lever sur la musique elle-même, c’est le tableau accablant, mais hélas des plus fondés historiquement, de l’alliance du sabre et du goupillon. Et, plutôt que les présupposés fantasmes personnels du metteur en scène (lassant procès récurrent), ce sont les sinistres fantasmes (renforcés par quelques treillis hélas toujours contemporains) d’une Humanité jamais rassasiée de sang qui sont pointés. Un vrai miroir du monde donc que cette Aida où, derrière les colonnes d’un des plus beaux décor du tandem Py/Weitz, l’uniforme se tient en embuscade, mais aussi le surplis : un évêque bénit un char, les calottes sont échangées contre les coiffures glaçantes du Ku Klux Klan. « Profaner une messe, c’est honteux ! » invective-t’on du balcon en 2016. La messe est dite.

La grande réussite de cette Aida à la lecture très musicale, comme toujours avec Py (le familier rideau noir qui se met à onduler sur le Prélude), est de parvenir à remplir le cahier des charges d’une œuvre écartelée entre l’intime et l’extrêmement spectaculaire : éblouissant (à tous les sens du mot) décor en or massif de , machinerie soulevant l’immense plateau de Bastille pour une scène du Triomphe inoubliable. Se souvenant que Verdi lui-même avait refusé de se rendre à la première de 1871 au Caire craignant que le public soit composé, autour du Khédive d’Egypte qui lui avait passé commande, de notables et non des gens du Peuple, Py rend aussi sa dignité à ce dernier.

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Cet environnement d’un luxe toujours signifiant ( à l’ordonnance toutefois éraflée au IV par l’inutilité de l’escalier d’Amneris, le prosaïsme d’un pendu et de deux cadavres au sol), gâte une équipe de chanteurs, au sein de laquelle, hormis l’Amonasro percutant de et le messager irréprochable de , la gent féminine (prêtresse d’ comprise) l’emporte haut la voix, cette disparité vocale faisant même sens avec ce qui nous est montré : ridicule d’un monde viril expansionniste versus indicible du sentiment. Le Ramfis de et le Roi d’, trop ordinaires, ravivent certaines matinées de province des années 70. Le Radamès aux moyens évidents mais tout de même très fruste d’ laisse un boulevard à l’art exemplaire d’une partenaire qui semble chanter seule. , pas forcément idéale de timbre au début, fait courir des frissons dans l’assistance par la gestion d’un souffle qui conduit plus d’une phrase vers des sons filés d’une pureté rare. Quant à , si ses déclarations imprudentes à la presse (« je ne suis pas tout à fait convaincue par cette proposition, je vais tenter de montrer au public qu’Amneris n’est pas si mauvaise ») font écran à notre perception scénique de son jeu, en revanche, on est ébloui par la puissance de feu de la jeune chanteuse.

Que penser enfin de l’étrange direction musicale d’un chef qui bouscule les conclusions de plus d’un ensemble, applaudit frénétiquement de sa baguette avec le public, articule jusqu’à la déstabilisation le texte avec des choristes pourtant autonomes, comme s’il craignait de les perdre en route! On peine à reconnaître dans son orphéon (couacs cuivrés inclus) l’orchestre en état de grâce de Tristan avec Jordan. Faisant peut-être partie du car de touristes de Vérone, où il a beaucoup œuvré, , un peu meilleur au sépulcre du dernier tableau, semble totalement étranger à ce qui se joue devant lui.

Un spectacle qui parvient à exister malgré des failles musicales c’est assez rare. Cette Aida est de ceux-là, c’est dire sa force. Elle s’ajoute de surcroît à la liste noire des vilipendés (Lavelli-Faust/ Chéreau-Ring parmi les plus fameux de notre temps) qui font aujourd’hui l’Histoire. La petite ballerine de Py dansant entre un Arc de Triomphe surmonté d’une soldatesque bodybuildée et un charnier issu de la Terre nous hante déjà. Cette Aida en or massif est en fait d’un métal inoxydable. Un classique.

Crédit photographique : Opéra National de Paris / Damiana Guerganova

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