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Nostalgie et abandon avec Barbara Hannigan et Reinbert de Leeuw

et son complice ont choisi la « Vienne fin-de-siècle » et le genre emblématique du Lied pour darder les derniers rayons du romantisme allemand, entre nostalgie et aspiration.

État d’âme singulier, la « Sehnsucht » est le fil rouge qui lie l’imposant corpus de Lieder choisi par les deux interprètes. Il s’agit pour la plupart d’œuvres de jeunesse, signalant leur attache profonde à la tradition, même si le langage tend désormais vers l’émancipation des lois tonales. De la seconde école de Vienne (Schoenberg, Webern et Berg) à , en passant par et , la présentation des pièces inverse la chronologie.

Ainsi dès l’op. 2 de Schoenberg, la voix sensuelle et caressante de opère, avec sa flexibilité et la finesse de ses inflexions. Le piano de garde ses distances, errant sous la voix avec cette « pâleur » lunaire qu’évoque les poèmes de (Erwartung), en préservant l’intimité de ton recherchée. Dans Fünf Lieder nach Gedichten von d’, l’instrument chante comme la voix et tresse avec elle une polyphonie animée quoique retenue, dans une lumière filtrée. Avec une intonation toujours très sûre, la voix épouse souplement le profil exigeant de la ligne, assumant les écarts de registre sans la moindre tension. C’est un lyrisme plus incarné qui souffle dans les superbes Sieben früher Lieder d’. Si le piano campe sur sa réserve – on attendrait plus de couleurs dans le premier Lied Nacht – la voix, sans se départir d’une certaine fragilité, sert le texte avec autant d’élégance que d’intelligence (Die Nachtigall). Le vibrato n’est qu’un ornement pour la chanteuse, qu’elle utilise avec un art singulier, ne le libérant parfois qu’à la toute fin de l’émission vocale (Traumgekrönt). Autre sophistication, son articulation un rien alanguie des mots pour garder le velouté de la phrase.

L’artiste de scène qu’est Hannigan enchante les Lieder de Zemlinsky, dont la veine narrative, plus proche d’un Mahler ( Schlaf nur ein), suscite une palette de couleurs expressives, entre tendresse et ironie. Pour autant, c’est , et non Gustav, qui figure dans l’album. La superbe Stille Stadt (Dehmel toujours !) lie amoureusement parties instrumentale et vocale. La voix d’Hannigan s’y déploie avec une grâce inégalée, collant au texte avec une rare sensibilité et des demi-teintes fort subtiles (Licht in der Nacht). Les mots qui finissent par être susurrés invitent à une écoute plus attentive.

Exprimée par Goethe à travers le personnage de Mignon et mise en musique par , la « Sehnsucht » révèle sans doute sa profonde signification. La gravité est de mise dans les premiers poèmes (Mignon I et II) où les deux complices soignent la conduite et la souplesse du flux verbal. Plus encore que dans le célèbre Kennst du das Land qui referme l’album, c’est dans Mignon III que les deux artistes subjuguent : avec ces tintements voilés dans les aigus du piano (Schubert demeure) et la déclamation exemplaire de la voix qui monte en crescendo jusqu’au dernier vers, « Rendez-moi ma jeunesse, et pour l’éternité ».