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Strasbourg aux couleurs de l’Argentine avec Beatrix Cenci

L’Opéra national du Rhin inaugure la seconde édition du Festival Arsmondo avec une nouvelle production du dernier des trois opéras du compositeur argentin Alberto Ginastera. La noirceur du thème et l’exigeante radicalité de la partition n’ont pas découragé un public nombreux.

La tragédie de la famille romaine des Cenci au XVIe siècle est passée à la postérité et en est presque devenue légendaire. Tyrannisés par un père et un époux violent, débauché et incestueux, Beatrice Cenci, sa belle-mère et ses deux frères n’ont trouvé d’autre solution que de s’en libérer en commanditant son assassinat. Soucieuse de ne pas laisser impunie une telle atteinte à son autorité, la justice papale les condamna à mort à l’exception du plus jeune des enfants. Devenue un symbole de l’opposition à l’arbitraire, à l’absolutisme et à la toute puissance de l’aristocratie, Beatrice Cenci a inspiré peintres, réalisateurs de films, compositeurs et surtout écrivains : Stendhal, Alexandre Dumas Père, le poète Shelley, Alberto Moravia entre autres.

Mais c’est le « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, et tout particulièrement sa pièce Les Cenci, dont s’est nourri Alberto Ginastera quand l’Opéra de Washington lui commanda une nouvelle partition pour son inauguration en 1971. Selon ses propres termes, Ginastera est alors dans sa « période néo-expressionniste », abandonnant les influences nationales, sud-américaines voire ethnologiques qui lui avaient valu une reconnaissance dans tout le continent et notamment aux États-Unis. Pour Beatrix Cenci, il compose une musique sérielle et atonale, âpre et violente (en parfait accord avec la thématique), aux percussions très présentes, se développant souvent par agrégats sonores mais non exempte de lyrisme dans la sombre assise des cordes graves ou l’intensité du traitement vocal. La couleur italienne est assurée par un saltarello parfaitement antiquisant (mais rapidement déstabilisé par l’irruption de véritables clusters) et l’utilisation d’une mandoline. L’œuvre est structurée en une succession de quatorze scènes à la progression dramatique savamment contrôlée qu’ouvre et clôt un chœur à l’antique.

Pour en assurer la fluidité, le metteur en scène Mariano Pensotti use avec habileté du plateau tournant et des tableaux constamment renouvelés qu’il autorise. L’esthétique générale des décors et costumes de Mariana Tirrante se réfère aux années 70, époque de la création. Une gigantesque idole de Beatrice, adulée par le peuple, ouvre le spectacle ; sa mise en bière le termine. Après la scène du viol à la bestialité difficilement soutenable, cette statue disloquée figurera le corps défait et la psychologie détruite de l’héroïne, atteinte dès le début dans son intégrité et sa féminité par le port d’une orthèse de jambe, d’un corset orthopédique et d’une perruque. Pour la scène du bal (et du saltarello), Mariano Pensotti recourt avec à propos à une projection vidéo des orgies et des turpitudes du Comte Cenci, ce qui suscite la réprobation des invités. La précision de la direction d’acteurs parachève cette mise en scène soigneusement pensée et travaillée, en accord constant avec l’œuvre et les ambiances sonores de la partition.

Dans le rôle central de l’héroïne éponyme, Leticia de Altamirano, soprano au timbre limpide, apporte toute l’expressivité, l’engagement et la douleur nécessaires. Sa belle-mère Lucrecia trouve en Ezgi Kutlu, mezzo-soprano aux couleurs fauves, une interprète parfaite de la résignation et de la souffrance intériorisée. Très impressionnant de puissance et de brutalité, Gezim Myshketa est un Comte Cenci parfaitement odieux et terrifiant, au bord de la folie. En jeune Bernardo Cenci, Josy Santos est la seconde mezzo-soprano, aux inflexions plus douces. Ténor  aux aigus claironnants mais manquant quelque peu de subtilité, Xavier Moreno tient le rôle peu gratifiant du lâche Orsino, ex-promis à Beatrice.

À travers de plus courtes interventions, le reste de la distribution se montre par ailleurs parfaitement impliqué et à la hauteur des difficultés de l’écriture vocale, tout comme le Chœur de l’Opéra national du Rhin, impeccablement préparé par Alessandro Zuppardo. Remarquable performance aussi de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, pourtant en terrain peu familier, notamment grâce à la noirceur menaçante des cordes graves et la virtuosité des percussions. À sa direction, Marko Letonja soigne la lisibilité des complexes étagements sonores, la transparence des scènes plus lyriques tout comme la puissance paroxystique des accès de violence.

Pour finir, quelques mots sur le Festival Arsmondo dont c’est cette année la deuxième édition. Après le Japon en 2018, honneur cette fois à l’Argentine à travers un copieux programme musical (concerts, récitals et deux productions scéniques : Beatrix Cenci de Ginastera et Maria de Buenos Aires d’Astor Piazzola) mais aussi danse, films, lectures littéraires, expositions et conférences.

Crédit photographique : Leticia de Altamirano (Beatrice) / Gezim Myshketa (Comte Cenci), Leticia de Altamirano (Beatrice), Igor Mostovoi (Giacomo) © Klara Beck

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