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Musique Action, un festival qui percute à Vandœuvre-les-Nancy

La percussion tous azimuts s’invite au festival Musique Action #35, au sein d’une programmation mêlant musique écrite et improvisation, projets interdisciplinaires et « laboratoires expérimentaux » : sept jours à haute tension pour alerter les yeux autant que les oreilles.

Fondé en 1984 par , et porté durant de longues années par Dominique Répécaud, Musique Action, désormais sous la houlette d’Olivier Perry et son équipe du CCAM (Centre Culturel André Malraux), a toujours pour mission d’offrir au public « des choses rares » et des propositions risquées où se joue la rencontre du son, de l’image, du geste et des technologies de pointe. Ouvert à tous les publics et comptant de nombreux concerts gratuits, le festival investit les salles du CCAM de Vandœuvre-lès-Nancy et essaime dans nombre d’autres lieux (médiathèque de Vandœuvre, manufacture CDN Nancy Lorraine, MJC Lillebonne ou encore Salle Poirel à Nancy), drainant un large public avec quelque chose de chaleureux qui circule dans chacun de ces espaces.

Les « résidents »

Au côté de la Compagnie Ouïe/ Dire qui termine une résidence de trois ans au CCAM, l’Ensemble 0, le percussionniste , le compositeur Hervé Birolini et la danseuse Aurore Gruel sont sur le terrain durant tout le festival, proposant diverses facettes de leur travail.
Il n’y a pas d’instruments à proprement parler dans le concert de l’Ensemble 0 (fondé en 2004 et basé à Pau), donné à la médiathèque Jules Verne de Vandœuvre-lès-Nancy. Les interprètes ont préféré donner de la voix (Counting duet, Counting langage de ), manipuler des objets sonores ou jouer du glass-harmonica (Viet Cuong) dans un concert/performance aussi ludique que virtuose. On les retrouve le soir au CCAM dans Open Field (« Champ ouvert ») pour trois vibraphones et sculpture sonore du New-Yorkais . Le compositeur a construit une grille d’une dizaine de hauts-parleur low-tech, diffusant chacun une fréquence pure (1 bit) en cours de lecture. Ils interférent avec le son des vibraphones au sein d’un flux répétitif (qui ne va pas sans longueur), entre aura scintillante et saturation des fréquences.

se dit musicien et technicien, technicien et musicien. Il est au côté de l’artiste sonore dans Membranes qui met en scène la danseuse . Dans ce spectacle à trois têtes tiré au cordeau, le son, la lumière et le mouvement dansé participent de la dramaturgie, au même titre que les talons hauts de dont la percussion sur le sol est répercutée sur les hauts-parleur. Le personnage est censé attendre un bus qui ne vient pas, d’après une des scènes du film de John Cassavetes, Une femme sous influence. La partie musicale est projetée en live par et Anthony Laguerre qui vient placer des caisses claires sur les hauts-parleurs pour en hybrider le son. La lumière est itinérante, via le déplacement des projecteurs. Tout est mouvement et fluidité dans cet espace habité par le geste félin de qui, pieds nus à présent, danse parfois dans le silence.

On retrouve Anthony Laguerre en solo, dans la galerie de la salle Poirel de Nancy le lendemain, dans Myotis, une improvisation pour batterie et dispositif électronique où le son est chauffé à blanc sous l’énergie du geste et les ressorts de la technologie. Anthony Laguerre aménage constamment son dispositif (cymbale sur les peaux, tension et relâchement des membranes) pour sculpter le son qu’il fait monter en puissance jusqu’aux limites de l’audible.

En retrait du bar toujours très animé du CCAM, l’installation In/Out d’Hervé Birolini, offre un espace plus intimiste, sorte de « forêt » de hauts-parleurs multi-canaux au sein de laquelle l’auditeur est invité à déambuler. Avec la danseuse Aurore Gruel, Birolini présente également deux spectacles audio-visuels où le geste, via les capteurs, sculpte le son et engendre la lumière. Dans Exarticulation (d’après Articulation de György Ligeti), Aurore Gruel porte à chaque main une bague/capteur qui détecte les mouvements et génère du son et de la lumière via un logiciel de « suivi du geste ». La réussite du projet réside dans la scénographie luxueuse conçue par le compositeur : un mur de seize hauts-parleurs lumineux qui interagissent avec la partie chorégraphique. On en oublierait presque la présence du contrebassiste et du percussionniste Michel Deltruc jouant de part et d’autre de la danseuse.

Sans emphase ni technologie de pointe, Les vies silencieures #1, imaginées par Françoise Klein (plasticienne, comédienne et danseuse) et Marc Pichelin (membre de la Compagnie Ouïe/dire) n’en sont pas moins un temps fort du week-end. Dans l’une des belles salles de la MJC Lillebonne de Nancy, une grande table a été dressée, avec toutes sortes de verres réfléchissant la lumière, des bouteilles de vin et de magnifiques tire-bouchons de bois sculpté. Un homme, Patrice Masson, à l’accent du terroir, est assis en bout de table, invité à parler de choses et d’autres, de lui-même, de sa vie professionnelle et intime, du vin dont Françoise Klein remplit les verres en direction du public ; tandis que Marc Pichelin « colore » discrètement les interstices silencieux de tintements très doux, rebonds délicats et craquements fins qui rehaussent les instants de ce cérémonial étrange, louvoyant entre humour et tragique de l’existence. La performance intrigue autant qu’elle nous émeut.

Les autres artistes invités

À la MJC Lillebonne, toujours, Lê Quan Ninh, percussionniste et improvisateur chevronné (il anime également le festival « Le bruit de la musique » dans la Creuse) est à son tambour amplifié, au côté de Camille Émaille qui s’est entourée de caisses et de nombreux objets sonores à percuter. Ce sont d’abord des improvisations « furioso », sur la peau du tambour (frottée, grattée avec des pommes de pin…) et avec un triangle géant posé sur le sol dont Camille Émaille tire toutes sortes de rythmes et de résonances. Deux pièces écrites sont jouées en alternance : celle d’Alvin Lucier pour triangle sur lequel Lê Quan Ninh fait valoir les fluctuations de dynamique et de spectre coloré avec une belle virtuosité. Puis les deux percussionnistes interprètent, devant leur grosse caisse respective, Stèles de , une pièce monochrome de 1995 au geste ritualisant. Mentionnons également la performances très habitée de The Necks – Chris Abrahams (Piano), Tony Buck (percussion) et Lloyd Swanton, (contrebasse) – trio de jazz expérimental invitant à une écoute immersive. Plus violente et saturée, la matière sonore de Entropien I se crée en direct sous l’action de la guitare et ses pédales d’effets (Dirk Dresselhaus) et de l’échantillonneur (Ilpo Välsänen). Les deux artistes sonores, fondateurs de Pan Sonic, rendent hommage à leur regretté partenaire Mika Vainio dans une performance d’une intensité poignante qui inclut la vidéo.

Sur le plateau de la salle Poirel, le lendemain, le set de percussions est pléthorique sur le plateau qui accueille Les en grande forme. Mais c’est avec des verges de bois qu’ils débutent, les six musiciens étant alignés sur le devant de la scène et fouettant l’air dans Whiplash (2017) de . La pièce a été conçue pour être jouée « en miroir » avec Pléiades de dont elle reprend partiellement le dispositif. Après une chorégraphie de gestes quasi silencieuse, ce sont les planches de bois qui crépitent puis les sixens et autres métaux résonnant dans un espace qui se déploie progressivement. Les peaux interviennent in fine, dans une jubilation rythmique et des effets de déphasage spectaculaires sous les baguettes expertes de nos six percussionnistes. Ils enchaînent, dans l’élan, avec Pléiades, une des œuvres phares de leur répertoire (écrite pour eux en 1979), un « tube » dont on fête les quarante ans d’existence, nous dit , le directeur artistique très charismatique de l’ensemble. L’œuvre fait sonner les fameux Sixens (mot valise contractant six et Xenakis) qui évoquent lointainement le gamelan balinais. Les quatre parties de cette œuvre-monde, inspirée des éléments et de la galaxie, engendrent une musique tribale à l’énergie sauvage et aux rythmes pulsés, culminant avec les peaux et leurs déflagrations puissantes, à l’aune des déchaînements de la nature que Xenakis appelait de ses vœux : une musique à haut voltage, impeccablement restituée par des musiciens qui ne s’en laissent pas conter.

Point de rencontre entre l’écrit et l’improvisé, Musique Action est aussi le lieu où l’expérience sonore fusionne avec le temps de l’échange (Café Guillaume) et de la rencontre (Les chroniques de Revue & corrigée) : en bref, une semaine « survoltée » où rayonne la création artistique.

Crédit sphotographiques : © Robin Plastre