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Les mondes symphoniques et littéraires de Guillaume Connesson

À la fois peintre et écrivain de l’orchestre, Guillaume Connesson saisit l’auditeur par la virtuosité de son écriture et la beauté plastique de ses univers sonores.

Il y a des compositeurs avec lesquels on se sent “bien” immédiatement. Du moins si l’on aime la fantasmagorie en matière de musique et l’abandon devant le luxe sonore, tant la virtuosité devient esclave de l’imaginaire. Symphonie ou poème symphonique en trois parties, Les Cités de Lovecraft nous échappe. On songe à Respighi, Panufnik, Gould (Morton), Strauss (Richard), Stravinsky… Le jeu des analogies – que l’on perd rapidement, par épuisement et parce que l’exercice est vain – s’estompe. Une narration aussi imprévisible nous conduit vers des rivages grandioses et des ruelles glauques, dans le demi-sommeil diabolique d’Howard Phillips Lovecraft, descendant d’un Edgar Allan Poe, le sang en moins, le vertige en plus. L’écrivain ouvre le bal dantesque. Et quel bal ! Stéphane Denève dirige avec la moiteur et la cruauté maligne qu’on lui connaît dans la musique française, laissant les pupitres galvanisés de l’orchestre se déguiser en personnages improbables, avant de reprendre la pulsation, élargissant, approfondissant le décor, bariolant les contrastes cousus de main de maître. C’est une musique à faire peur, dansante sur un volcan d’idées.

Grand spectacle que celui d’un saxophone jaillissant de la pièce suivante, A Kind of Trane. Dans cet hommage à Coltrane, ce ne sont plus les personnages qui se déplacent, c’est le décor qui vacille. Les parois de l’orchestre tiennent à un fil, tant le tempo éclate. Le second mouvement, Ballade (rappelez-vous In A Sentimental Mood de Coltrane) nous fait entrer dans le studio aux côtés d’un soliste d’une présence remarquable. L’orchestre swingue avant de retrouver la piste de danse, Coltrane on the Dancefloor.

Après Lovecraft, Guillaume Connesson s’est inspiré du roman Lost Horizon de James Hilton. Cette « utopie tibétaine » est orchestrée avec rutilance, à la manière d’un Korngold et la partition alterne mouvements rapides et méditatifs. Le violon de Renaud Capuçon, volubile à l’archet et immuable dans sa détermination à mesurer le temps – sa réfraction et dilatation – est porté par le lyrisme soyeux du Brussels Philharmonic. Un accompagnement tel qu’on pourrait l’imaginer transposé dans un immense aria d’opéra. Poème symphonique de caractère postromantique, Le Tombeau des regrets se défait des parures épaisses, et la confession ainsi épurée ne peut évacuer une sourde menace. Un album magistral.

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