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Rigoletto à Bregenz : quel cirque, l’humanité !

En choisissant pour sa nouvelle production bisannuelle sur le lac, le Festival de Bregenz montre que populaire peut rimer avec spectaculaire mais aussi avec exemplaire.

est un cinéaste allemand qui met en scène l’opéra depuis 2005. Son imagination foisonnante s’est déjà penchée sur une dizaine de grands titres du répertoire. Un Benvenuto Cellini à Salzburg en 2007 avait glacé quelques thuriféraires mais réjoui plus d’un spectateur. Les uns comme les autres se retrouvent aujourd’hui autour de ce Rigoletto débordant d’énergie, qui, tout en cochant les cases du titanesque cahier des charges en vigueur sur la Seebühne (plein air et gigantisme pour 7 000 spectateurs), sait regorger de sens et de poésie.

L’univers du cirque est devenu très tendance à l’opéra, même dans Rigoletto (Carsen à Aix-en-Provence). À Bregenz, une troupe de circassiens déchaînés envahit les gradins, chauffe le public, puis, en farandole bergmanienne époque Septième sceau, gagne la scène pour en faire l’arène d’un pitoyable bestiaire humain (les sbires du Duc sont des singes). Puis Borsa, surgi d’une trappe au sommet du décor, annonce la distribution du jour et enjoint les spectateurs à jeter leur téléphone portable dans le lac : Musique ! Sur le Prélude tragique de l’opéra, un Rigoletto aérien, suspendu le long d’un câble à un ballon-montgolfière de fête foraine, tente la traversée lui aussi. Mais son jouet lui échappe et il tombe dans le lac. Saisissant basculement dans le drame, au propre comme au figuré, après ce préambule où la bonne humeur estivale était de mise.

La scène reproduit, sur trois surfaces-cibles circulaires, la fraise du bouffon que l’eau du lac vient d’engloutir : trois parties émergées d’un Rigoletto géant qui, de sa senestre, semble jouer au bilboquet avec une montgolfière, sa dextre ayant fort à faire pour saisir, cacher, abriter et pratiquer à l’occasion certain langage des signes que la bienséance peut réprouver. On s’attache progressivement à sa tête clownesque, peu séduisante au repos (on garde encore en mémoire la beauté du décor d’Es Devlin pour la Carmen précédente), mais d’une grande expressivité, voire d’une vibrante sensibilité, en action. Car ce visage qui concentre tous les regards est articulé : les yeux s’écarquillent d’effroi devant Monterone, s’émerveillent devant Gilda… La bouche peut s’ouvrir démesurément, métaphore de l’antre où le Duc ingurgite et régurgite ses proies féminines (quel est le masculin de nymphomane ?) avant de les jeter dans le lac. La tête peut s’affaisser pour moitié dans l’eau. Le plateau central, sur lequel elle repose, se disloque au moment-clé de la malédiction. Fini de rire jaune : la machine de mort est en marche.

La tête du bouffon, peu à peu énucléée, édentée, privée de son nez, se met à ressembler à une tête de mort et, sous l’orage du troisième acte, pleure des geysers de larmes. Un travail fouillé et lisible (mention à l’armada de femmes aux mille seins qui surlignent jusqu’à l’asphyxie La donna è mobile !), qui aurait cependant pu se clore plus mémorablement encore sur la main de la Mort se refermant sur le père et la fille.

Grande nouveauté cette année, et pas des moindres : ce Rigoletto tente un nouveau système de sonorisation, le BOA (Bregenz Open Acoustics). C’est une réussite à même de faire taire les récurrents ricanements des mélomanes contraints depuis des lustres à l’indulgence musicale. Foin cette fois de « l’orchestre des cavernes » : le Wiener Symphoniker, sous la direction d’, sonne superbement, les moments où le poids du fatum se fait le plus sentir étant particulièrement écrasants. Les chanteurs acquièrent une proximité accrue.

est l’excellent Rigoletto du jour, des trois prévus pour les 26 représentations de l’été 2019. Des trois ducs, possède l’aplomb sans histrionisme d’un rôle qu’il allonge d’un « e di pensier » final particulièrement généreux. Trois Gilda également : on salue la performance ahurissante de , stratosphérique à tous niveaux. À Aix, « Caro nome » était chanté depuis une balançoire. À Bregenz, on monte d’un cran en altitude puisque l’air périlleux s’élève avec la chanteuse dans le ciel en même temps que la nacelle de la montgolfière libérée, à des mètres au-dessus d’un décor déjà vertigineux. Son évasion, cassée sur le dos, glissée à bout de câble de la montgolfière à la bouche du duc s’apparente tellement à du sauvetage à haut risque, qu’aujourd’hui encore on croit à un trucage. Excellents respectivement en Monterone, Sparafucile et Maddalena, , Goderdzi Janelidze et . Le petit peuple des comprimarii et le sont les remarquables maîtres de cérémonie, en terme de spectaculaire, d’un opéra a priori plutôt intimiste.

Don Quichotte par Mariame Clément. Rigoletto par Philip Stölzl. Deux crus d’une édition 2019 hautement recommandable.

Crédits photographiques : © Bregenzer Festspiele/ Karl Forster