ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Troisième festival de musique nordique à Copenhague, 1919

Au lendemain de la fin de la Première Guerre mondiale et vingt-deux ans après le précédent festival de musique nordique qui se déroula à Stockholm, Copenhague, la capitale du royaume danois, en accueillait la troisième édition. Celle-ci octroya une place de choix aux représentants de la nouvelle génération.

L’esthétique de , décédé en 1890, n’était plus depuis de nombreuses années au goût du jour après avoir dominé la vie musicale danoise durant plusieurs décennies. Sa musique n’apparaissait plus que très rarement au programme des concerts danois. avait déjà proposé sa Symphonie n° 4 « Inextinguible » en 1916, chef-d’œuvre qui repoussait très loin dans le passé la musique de celui qui l’avait fait entrer au conservatoire. Cette œuvre domina sans conteste le festival de 1919.

Une fois encore, mais nul n’en sera vraiment étonné, les choix opérés ne manquèrent pas de soulever des critiques. Le public plutôt fidèle au romantisme scandinave n’apprécia pas systématiquement les musiques nouvelles entraînant un certain rejet de sa part. Parmi la trentaine de compositeurs sélectionnés cette année-là, six avaient moins de quarante ans. Le plus âgé, Lange-Müller avait soixante-neuf ans et le plus jeune, Rued Langgaard, vingt-cinq ans seulement. Les compositeurs vivants qui dirigèrent aussi leurs œuvres lors de ce festival avaient pour noms , , et . L’ensemble des musiciens appartenait aux meilleurs instrumentistes de leur époque.

13 juin 1919, premier concert orchestral

De Fredrik Kuhlau nous retrouvons la populaire ouverture d’Elverhöj, donnée également en entrée du premier festival de musique nordique du 4 juin 1888.  Cet hommage rappelle combien pour le monde danois Kuhlau (1786-1832) représentait une étape majeure, notamment avec cette musique de scène La Colline des fées, son ouvrage dramatique le plus célèbre dont la création remontait au 6 novembre 1828. Souvenir justifié tant sa musique se hisse au sommet de l’école classique allemande en partie revisitée par une assimilation sincère du style national danois enrichi de délicates touches du romantisme naissant.

En 1919, Christian Sinding, Norvégien âgé de 63 ans,  était considéré à la fois comme un héritier talentueux d’Edvard Grieg et comme un créateur fasciné par la musique et la culture allemandes. On proposa alors sa Symphonie en mineur op. 21 [n° 1] nettement redevable du monde symphonique germanique. Si le faiseur de mélodies s’avère plus personnel, l’orchestrateur de haut rang n’en demeure pas moins très intéressant en dépit des influences conjuguées – mais digérées –  de Schumann, Liszt et Wagner. Cet opus 21 avait été présenté en création aux auditeurs de Christiania le 25 mars 1882.

La renommée de Selim Palmgren (1878-1951), 41 ans, était grande en Finlande où l’on reconnaissait son expertise de pianiste virtuose et ses belles qualités de compositeur romantique très habile. Ses Métamorphoses, titre de son Concerto pour piano et orchestre n° 3 de 1915, propose de belles mélodies et un tissu orchestral très travaillé.

Le Prélude du mélodrame Renaissance op. 59 que le Danois Peter Erasmus Lange-Müller (1850-1926) élabora en  1901, s’inspire d’un texte du fameux littérateur danois Holger Drachmann. Cette musique très habilement façonnée adopte une esthétique proche de celle de son compatriote J.P.E. Hartmann.

On le sait moins de nos jours, mais en tant que créateur, le Danois Ludolf Nielsen (1876-1939), sans lien de parenté avec Carl Nielsen, a élaboré un catalogue très intéressant, au sein duquel la mélodie domine et la construction euphonique apparaît comme une règle obligatoire. Sa Romance pour violon et orchestre en do majeur (1908) s’inscrit dans une fameuse généalogie (style romantique tardif) si l’on songe par exemple à la Romance de Johan Svendsen  (créée en 1881) bien connue en Scandinavie.

Le compositeur le plus célèbre du programme, tant en Suède que sous toutes les latitudes, se nommait Hugo Alfvén (1872-1960) dont une belle brochette de partitions jouissait d’une popularité exceptionnelle (notamment sa célébrissime Rhapsodie suédoise n° 1 « Midsommarvaka » de 1904). Sa Symphonie n° 3, présentée à Göteborg en 1906, connut une renommée réelle et fut considérée comme l’un des fleurons de son catalogue. Il était reconnu d’ailleurs comme le principal symphoniste du pays depuis les créations très peu diffusées de Franz Berwald.

14 juin, premier concert de musique de chambre

La musique finlandaise, un an plus tôt, venait de perdre un des éléments les plus prometteurs de sa génération, assassiné  à la fin de la  guerre civile qui avait vu la victoire des Blancs. Lors d’une soirée en ville, pris à partie par des hommes ivres, Toivo Kuula (1883-1918) avait reçu une balle en pleine tête et n’avait pas survécu à ses blessures. Le Trio avec piano en la majeur appartient au meilleur de sa musique de chambre.

Si on l’a oubliée de nos jours, la musique d’Harald Fryklöf, né à Uppsala (Suède) en 1882, mérite d’être réécoutée avec attention tant elle s’appuie sur une orchestration luxuriante rappelant à plus d’un titre celle de Wagner. Les auditeurs découvrirent sa robuste Sonata alla legenda pour violon et piano en majeur façonnée au cours du premier semestre 1919. Oskar Lindberg (1887-1955), compatriote et contemporain de Fryklöf avec lequel il a étudié au Conservatoire de Stockholm fut représenté par deux mélodies. Il venait d’être nommé professeur d’harmonie au conservatoire où il avait étudié. Wilhelm Peterson-Berger (1867-1942) mit ses mélodies sur trois poèmes dûs au fameux poète suédois Erik Axel Karlfeldt. Il illustra la tradition nationale suédoise avec grand talent mais son catalogue n’est pas parvenu à se maintenir après sa mort en 1942.

On interpréta le Sextuor à cordes, op. 5  composé en 1901 par Hakon Børresen, Danois né  en 1876, une vingtaine d’année après Carl Nielsen. Cette pièce dédiée à Grieg connut sa création à Copenhague en novembre 1901. Le maître norvégien  lui écrivit : « Vous maîtrisez admirablement le matériau ; comme l’ensemble est bien bâti, clair, limpide et sonore ! »

16 juin, deuxième concert orchestral

Les compositeurs retenus étaient plus ou moins équitablement répartis entre les pays nordiques à savoir un suédois, un norvégien, deux danois et  deux finlandais. Originaire de Stockholm, Ture Rangström (1884-1947), surnommé le « poète des sons », apparut  avec sa magnifique Symphonie n° 1 en do mineur, sous-titrée August Strindberg in memoriam, créée assez récemment au Théâtre royal de Stockholm, en mars 1915. Hjalmar Borgström, Norvégien né en  1864,  critique musical et compositeur, suivit sa formation auprès de Johan Svendsen à Oslo puis se perfectionna à Leipzig, Berlin, Paris et Londres. Il fit entendre un poème symphonique pour piano et orchestre de 1903 intitulé Hamlet. Il décéda en 1925.

Le populaire danois Fini Henriques, né en 1867, deux ans après son ami Carl Nielsen, fit entendre sa délicate Romance pour violon et orchestre op. 12 élaborée en 1894, un genre très en vogue à l’époque. De son jeune et brillant compatriote Rued Langgaard (1893-1952), 26 ans, fut exécuté Sommarsagnsdrama pour orchestre connu sous le titre de Saga Blot (Une chose du passé) composé depuis peu (1917-1918).

Les finlandais, Leevi Madetoja (1887-1947) et Erkki Melartin (1875-1937), créateurs de haut niveau exerçant parallèlement à , mais souvent éclipsés par le génial père de Finlandia et de ses symphonies incomparables, apparurent respectivement avec Tanssinäky (Vision de danse) de 1911-1919 et  la Suite lyrique n° 3 sous-titrée « Impressions de Belgique », inspirée par le centre médiéval de Liège visité en 1914.

17 juin, deuxième concert de chambre

Dans le registre de la musique de chambre, les nordiques écrivirent des pièces de belle structure comme le montre le programme suivant. (1871-1927), pianiste, chef d’orchestre et compositeur suédois, composa sept quatuors à cordes dont certains appartiennent à une belle inspiration romantique et d’autres de contours plus abrupts. En 1916 il acheva son Quatuor à cordes n° 6 en ré mineur, op. 35. Quatre chansons de Victor Bendix (1851-1926) et d’Oskar Merikanto (1868-1924), respectivement Danois et Finlandais, furent chantées. Christian Sinding, entendu quatre jours plus tôt avec sa Symphonie n° 1, proposa  une musique qui lui avait valu un énorme succès au  début de sa carrière à savoir le Quintette avec piano en mi mineur, op. 5, composé en 1882-1884.

18 juin, troisième concert d’orchestre

Contemporain trop négligé de Carl Nielsen, Louis Glass (1864-1936) élabora un catalogue très intéressant, en particulier six symphonies à découvrir, bien que nettement moins inspirées et individuelles que celles de son ami Nielsen. La Symphonie n° 4 en mi mineur, op. 43 en quatre mouvements, le tout durant une heure, avait connu sa création danoise en 1911. Elle fut également interprétée à Saint-Pétersbourg et en Finlande. On donna aussi une œuvre de 1913 pour mezzo-soprano et orchestre de Wilhelm Peterson-Berger, Gullebarns vaggsånger (Berceuse pour les enfants chéris) sur un texte de Verner von Heidenstam.

Haldan Cleve, compositeur et pianiste norvégien,1879-1951, figurait au programme avec ce Prélude, élégie et humoresque pour orchestre. Son compatriote Eyvind Alnæs (1872-1932), élève du Conservatoire de Leipzig et organiste, proposa Sidste reis (Dernier voyage) pour orchestre à cordes. Il en existe une version pour voix et orchestre et une autre pour chœur (op. 17 n° 2). La Symphonie n° 2 en majeur, une des partitions les plus riches et entraînantes, lumineuse et romantique de Jean Sibelius, créée à Helsinki en 1902 sous la baguette du compositeur, acheva ce troisième concert de musique orchestrale.

19 juin, troisième concert de musique de chambre

Gustav Helsted (1857-1924), élève de Gade, pédagogue et organiste, composa sa Sonate pour violon et piano en sol majeur n° 2, op. 20, en 1892. La Sonate n° 1, op. 13, datait de 1889. Du chef d’orchestre renommé, beau-frère de Sibelius et compositeur oublié, Armas Järnefelt (1869-1958) furent représenté deux œuvres pour voix et piano. , né à Dramen (Norvège) en 1864 et fortement influencé par Grieg, enregistra un succès durable avec cette Passacaglia sur un thème d’Haendel pour violon et alto après sa présentation à Bergen en 1894. On chanta trois belles chansons de Ture Rangström et Erik Furuhjelm (1883-1964), élève de Sibelius (dont il écrivit la première biographie complète en 1916) et de Wegelius, fit jouer son Quintette avec piano en do mineur (1906).

20 juin, quatrième concert orchestral

Compositeur et musicographe norvégien (on lui doit une biographie de Grieg, 1903), Gerhard Schjelderup, 1859-1933, influencé par Grieg et Wagner avait écrit entre 1908 et 1910 Brand, un ambitieux drame symphonique d’après Henrik Ibsen, pour orchestre à cordes. Robert Kajanus (1856-1933), chantre du nationalisme finlandais,  participa à la vie musicale du pays comme chef d’orchestre renommé, comme ardent défenseur de l’œuvre de Sibelius et à un moindre degré comme compositeur vite éclipsé par le génie inimitable de son protégé. Sa Sinfonietta en si bémol majeur pour petit orchestre datait de 1915.

Après les Quatre Stockholmsdikter av Bo Bergman pour baryton et orchestre de. Wilhelm Stenhammar, la Symphonie n° 4 « Inextinguible » de Carl Nielsen, créée quelques années seulement avant ce festival, à Copenhague le 1er février 1916, fut l’œuvre la plus moderne et la plus originale de ces quelques riches journées musicales. Le Festival de musique nordique de 1919  fut une occasion unique de regrouper en un même lieu de nombreuses partitions de créateurs anciens et encore vivants. On retiendra plus particulièrement l’intérêt de la présentation de symphonies récentes d’Hugo Alfvén (3e), Christian Sinding (1e), Ture Rangström (1e),  Louis Glass (4e), Jean Sibelius (2e) et Carl Nielsen (4e). Elles figurent parmi les plus représentatives de l’art symphonique nordique du temps.

Crédits photographiques  : Odd Fellow Palaeets, Copenhague © Swedish National Heritage Board