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Le festival de Menton célèbre le piano en majesté

Depuis le concert fondateur du 5 août 1950, le festival de musique de Menton ne cesse, par l’admirable et théâtral décor de sa place dont les églises aux façades baroques surplombent la mer, de séduire. Cette année, il a offert un récital de mais aussi une « nuit du piano » qui a révélé de jeunes interprètes.

Dans le cadre du parvis de la basilique Saint Michel Archange à la façade tout juste restaurée dans d’étonnants tons de vert et de rose, et en présence du prince Albert de Monaco, offre un programme colossal. La première partie est tout entière dévolue à Scriabine, mêlant morceaux brefs et fugaces et deux sonates plus conséquentes dont l’incandescente Cinquième, pendant pianistique du Poème de l’extase orchestral. Malgré l’importance des bruits parasites montant de la ville, la formidable virtuosité du musicien russe rend pleinement justice à ces pages à l’abord pourtant complexe et à l’ambition ésotérique affirmée.

En deuxième partie, la Sonate n° 2 de Rachmaninov rappelle que Berezovsky est l’un des plus grands interprètes vivants du compositeur ; partition torrentielle mais qui sonne sous ses doigts avec une clarté et une précision absolues malgré son écriture extrêmement chargée. Après ce sommet, le pianiste a curieusement choisi un bouquet de transcriptions de Rachmaninov, certes éblouissantes (le scherzo du Songe d’une nuit d’été notamment) mais aussi parfois un peu décevantes (prélude de la Partita pour violon n° 3 de Bach ou Liebesleid de Kreisler, qui ne font pas oublier les originaux). Quant aux Études de Chopin revues et corrigées par Godowsky, elles exigent évidemment une virtuosité transcendante que possède le pianiste mais leurs contorsions ne surpassent pas la pureté des originaux. Après quelques bis empruntés à Scriabine, le triomphe de Boris Berezovsky a rappelé aux vétérans du festival ceux de Richter en son temps…

Le lendemain, dans un des salons du palais de l’Europe, une « nuit du piano » offre une passionnante confrontation de trois jeunes pianistes soutenus par Yamaha, fournisseur des pianos de concert du festival, une tradition qui renvoie à nouveau à Richter. En ouverture, il fallait du courage à pour programmer également la Sonate n° 5 de Scriabine. Mais la pianiste que nous avions saluée l’an dernier en ouverture du festival Chopin de Bagatelle ne possède pas seulement les doigts infaillibles requis, elle déploie surtout une vision sans concession des œuvres qu’elle joue, un sens de la construction et une approche concentrée et presque austère qui font crânement mouche. Après deux extraits de la Troisième année de pèlerinage de Liszt, la puissante Sonate n° 6 de Prokofiev, la première des « sonates de guerre » du musicien russe, impressionne l’auditoire par sa rigueur. En bis, a donné, morceau qu’elle affectionne apparemment, la cadence du Concerto pour la main gauche de Ravel.

Le récital de , au programme plus conventionnel (trois Images de Debussy, trois Préludes de Rachmaninov, trois pièces de Chopin), parait à côté assez pâle ; certes la maîtrise instrumentale est incontestable mais dans un répertoire aussi joué, une interprétation seulement impeccable techniquement reste en deçà de ce qu’on attend. Et pour le coup, le finale de la Sonate n° 2 de Rachmaninov joué en bis souffre du souvenir de Berezovsky la veille. La vraie découverte de la soirée est celle de la géorgienne Ana Kipiani dans un programme emmené avec une fièvre et parfois une touche d’humour enthousiasmants, en dépit de sa programmation à une heure tardive qui a découragé certains auditeurs.. Elle fait incontestablement partie des musiciens qui ont avec la musique si fantasque de Schumann une affinité immédiate comme en témoignent un Carnaval plein de vie et de chic puis une brillante Humoresque. La brève Sonate n° 3 « d’après de vieux cahiers » de Prokofiev, succession d’épisodes contrastés, tombe elle aussi sans un pli sous ses doigts. La paraphrase de Liszt d’après Rigoletto a conclu avec panache et esprit le récital d’une pianiste qu’on suivra désormais avec intérêt.

Crédits photographiques : © Christian Merle