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L’eau et le feu ou les Scarlatti interprétés par Pierre Hantaï et Lillian Gordis

L’année qui vient de se terminer nous a apporté deux disques de sonates de Scarlatti jouées au clavecin par le maître et son élève. Deux parutions dont la comparaison ne manque pas de surprendre.

L’album signé Pierre Hantaï, intitulé « 6 » (le sixième volume de la série en cours que l’artiste consacre au compositeur italien), n’a pas besoin de recommandation, tellement l’interprète est réputé dans le milieu des clavecinistes. Du point de vue de l’expressivité, ses prestations sont comme l’eau d’un torrent de montagne : limpides et fraîches. Cette dernière particularité est partiellement due à la spécificité du timbre du clavecin, autant que, paradoxalement, à la façon secco dont il fait sonner les accords. Conjugués à une certaine irrégularité du pouls, ceux-ci donnent à cette lecture un cachet de modernité (K. 119), en la plaçant, en quelque sorte, à l’opposé de la réalisation de Scott Ross.

Dès le début de son disque, Hantaï nous immerge dans l’atmosphère aristocratique de l’univers scarlattien, marquée par le raffinement, une élégance discrète et un caractère tantôt introverti, tantôt réfléchi. Ceci est un univers « ibérique » à la fois, dans le sens où le geste purement virtuose et rhétorique d’Hantaï fait penser, par moments, au fandango voire au flamenco. Or, il captive par une dextérité à couper le souffle (K. 18, K. 43, K. 273, K. 501 et K. 502) comme par un jeu énergique, mais confinant çà et là à la raideur, et pouvant manquer de spontanéité et de chaleur. Au fil de l’écoute, l’engagement émotionnel paraît manquer. En revanche, nous y percevons le soin du détail, ainsi que cette volonté de séduire par une précision d’orfèvre et la perfection technique.

De l’autre côté du miroir, nous avons Lillian Gordis, une instrumentiste née en 1992. Ayant suivi l’apprentissage auprès dudit Pierre Hantaï (dont le frère, Jérôme Hantaï, forme un duo avec elle depuis 2018), Skip Sempé et Bertrand Cuiller, elle publie son premier disque, intitulé « Zones ». Les interprétations de la jeune artiste envoûtent aussi bien par leur fraîcheur que par leur poésie. D’une respiration naturelle, elles sont chantantes et dionysiaques. Qu’importe le ton froid des graves du clavecin, elles sont chauffées à blanc par l’animation et le sens du panache. Voici une Martha Argerich du clavecin !

La soliste saisit également par la maîtrise de l’agogique. Ainsi, les phrasés se parent d’ampleur et de profondeur. Les pauses et les suspensions sont empreintes de signification, et les accents rythmiques sont estampés avec autant de brio qu’ils transforment ces miniatures en récits passionnés, même celles d’une écriture modeste et simple. Là où les accords d’Hantaï frappent par l’aridité dans la sonate K. 119, ceux de Lillian Gordis débordent de musicalité. Derrière ses exécutions se cache l’envie d’émouvoir par des histoires d’une grande variété d’ambiances : la délicatesse (K. 87 et K. 474), la distinction (K. 262), une théâtralité empreinte de rêverie (K. 402), la contemplation (K. 516) et l’ardeur (K. 248).

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