Pierre Hantaï dans Scarlatti, puissance cinq

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Sonates, volume 5. Domenico Scarlatti (1685-1757) : 18 sonates (K.551, K.474, K.475, K.252, K.253, K.547, K.87, K.28, K.211, K.401, K.388, K.277, K.124, K.157, K.238, K.205). Pierre Hantaï, clavecin. 1 CD Mirare. Enregistré en juin 2016 à Haarlem. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 78’23

 

scarlatti hantai 5 nous revient pour un nouveau volume de sonates pour clavecin de , pur moment d’enchantement marqué par la conjonction entre l’interprète d’exception et un de ses compositeurs de chevet.

Après avoir gravé, tout jeune, un premier disque magnifique mais plus sanguin voici un quart de siècle chez Astrée-Auvidis (1992, toujours disponible dans diverses rééditions), et après trois premiers volumes parus chez Mirare entre 2002 et 2005, confirme un retour en force dans la « veine Scarlatti » pour son éditeur princeps Mirare, après près de dix ans de silence en la matière. Voici donc, et quelques mois seulement après un fervent et très réussi quatrième album paru l’an dernier, un cinquième chapitre discographique basé sur le même tracé des 555 sonates du compositeur italien, patient relevé de pièces d’ailleurs moins courues ou célèbres.

Dans un savant texte de présentation (une réflexion axée sur la chronologie des œuvres), le claveciniste français se lance en une intense déclaration d’amour pour ce répertoire, pour ce « non-monument », comme il l’appelle, où chaque sonate, plus écrite ou moins élaborée, plus virtuose ou plus facile, géniale invention ou glose plus commune, est un monde, un tout en soi. Et l’émerveillement de l’auditeur devant le travail de Pierre Hantaï provient de ce sentiment de nouvelle genèse ex nihilo d’un monde sonore, pour chacune de ces sonates. L’interprète relance sans cesse le discours et n’oublie aucun effet de surprise lié à une suspension, à un changement de tonalité ou de mesure, à la répétition trépidante d’une même formule rythmique ou mélodique. Bref, c’est un bain de jouvence d’une totale sérénité, d’une absolue fraîcheur doublée d’une sensation de totale aventure. Les pages sont à l’occasion regroupées (deux paires de sonates en mi bémol constituent ainsi une petite suite contrastée) ou opposées (K. 238 et K.205 en fa mineur et fa majeur, d’une parfaite complémentarité psychologique).

Un parcours, plus qu’une anthologie

Pourtant, malgré la latinité ambiante, avec ce souci de permanente extraversion dans la tristesse pudique comme dans l’expansive joie, nous sommes ici à la croisée de divers mondes exactement contemporains : la sonate en si mineur K.87 peut aussi évoquer lointainement, par sa tonalité et son canevas polyphonique, l’art d’un Johann Sebastian Bach ; la vive K.205, sise opportunément en toute fin de disque , par son ambition et son architecture, augure de l’école classique à venir ; la K.211, quant à elle, est d’un style galant parfait. Pierre Hantaï sait jouer la carte des clins d’œil et références multiples au fil de ce passionnant parcours, éloigné de tout systématisme. À l’aune de notre bonheur, peu nous importe, in fine, qu’au contraire du vaillant, exhaustif, mais plus gourmé Scott Ross (Warner), il ne puisse nous offrir, à terme échu, l’intégrale des sonates du maître !

Une telle connivence entre un répertoire et son interprète élu est à marquer d’une pierre blanche, même si elle est déjà éprouvée par l’expérience discographique antérieure. Il faut compter aussi sur le clavecin de Jonte Knif (2004), très ductile, coloré, et versatile, exécuté d’après divers modèles allemands : la relative neutralité de l’instrument s’avère ici un atout pour la plasticité expressive qu’elle permet, relais parfait des intentions d’un interprète face à un répertoire d’une telle richesse. La prise de son de Nicolas Bartholomée et Céline Grangry est un modèle du genre, par son équilibre naturel, sa mise en perspective dans l’acoustique globale du lieu et son rapport serein à la vision du claveciniste.

Bref, voici une fois de plus, une anthologie incontournable pour tous les amateurs de clavecin ou de Scarlatti. On attend impatiemment un volume six !

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