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Universal Music en hommage à Wilhelm Furtwängler ou une belle occasion ratée

Universal publie une soi-disant « intégrale » des enregistrements de pour Deutsche Grammophon et Decca. Le prestige et l’ancienneté de ces deux étiquettes ne doivent pas faire croire à un événement discographique.

Le coffret renferme trente-quatre disques compacts et un DVD. Le contenu est divisé en sous-parties, disponibles aussi – séparément – en streaming, dans l’ordre suivant : les premiers enregistrements (1929-1937), les enregistrements du temps de la Seconde Guerre mondiale (1942-1945), les enregistrements radiophoniques de l’après-guerre (1947-1954, deux packs), les enregistrements Deutsche Grammophon (1949-1953) et les enregistrements Decca (1948-1953). À cela s’ajoute un disque bonus comprenant des extraits d’entretiens de Furtwängler (un total de 44 minutes), ainsi qu’une gravure de la Symphonie n° 5 de , de 1926, parue auparavant chez Naxos comme dans le coffret 100 Years of Great Recordings 1913-2013, édité par l’étiquette jaune en l’occasion du centenaire de l’. Pour le DVD, nous trouverons ici l’enregistrement vidéo de Don Giovanni de , du festival de Salzbourg de 1954, pour lequel on voit – en couleurs ! – le chef se joindre à l’orchestre dans la fosse.

Est-ce vraiment l’intégralité du legs furtwänglerien chez Universal ? Il s’avère que non car cette parution omet deux enregistrements publiés par DG en 1991, dans le cadre de la série 150th Anniversary Edition, d’abord la Grosse Fuge de Beethoven (gravure de 1954) puis sa Symphonie n° 9 (gravure de mai 1953). En plus, nous chercherons en vain l’ouverture du Freischütz d’octobre 1926 (enregistrement Polydor, label associé à la Deutsche Grammophon), figurant dans les discographies de René Trémine et d’Henning Schmidt Olsen sous le numéro 1.

Le nectar de l’art de Furtwängler

Avec ce coffret – combinant des enregistrements studio et live – nous obtenons des œuvres phares du répertoire symphonique, s’étendant de aux contemporains de Furtwängler, et passant, entre autres, par Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Bruckner, Brahms et . Certaines partitions sont données plus d’une fois, comme la Symphonie n° 5 de (gravures de 1926, 1943 et 1947) ou la Symphonie n° 9 de (1942 et 1951). L’agencement du contenu n’est pourtant pas très clair. Par exemple, les deux exécutions de la Symphonie n° 4 de Beethoven, gravées à la même époque (avec et sans public), nous sont restituées sur deux disques différents. Ailleurs, DG place l’une à côté de l’autre, et dans la section consacrée aux enregistrements radiophoniques de l’après-guerre, deux prestations du Concerto grosso op. 6 n° 10 de Haendel dont la première date de 1944 (sic), cette fois dans le but de permettre une comparaison directe de ces deux gravures. Heureusement, les compositions présentées dans ce coffret sont spécifiées à la fin du livret, compositeur par compositeur, par ordre alphabétique, avec les numéros des disques et des plages respectifs, ce qui facilite la recherche. En revanche, on regrette que les textes de présentation y soient courts et ne nous fassent découvrir rien de particulier sur l’un des plus grands chefs d’orchestre. Aussi, on ne comprend pas pourquoi, dans la majorité des cas, les dates exactes des enregistrements ne sont pas données ni pourquoi les sources ne sont pas précisées.

Mais notons surtout que cette brique propose une large sélection des meilleures interprétations de Furtwängler. Retenons les enregistrements suivants, listés par ordre chronologique :

Des reports décevants

Pour ce qui est des reports, Deutsche Grammophon réédite ces enregistrements sans aucun mastering, alors que les techniques d’aujourd’hui permettent de faire des miracles, surtout quand on est en possession des bandes originales. Entre 1926 et 1954, les années d’où datent ces enregistrements, la technologie a beaucoup progressé, ce qui n’est pas évident ici. Pour des raisons incompréhensibles, l’étiquette jaune n’a même pas utilisé les transferts – magnifiques – effectués ultérieurement pour l’édition DG japonaise, parue en 2011 sous forme de cinq SHM-SACD non hybrides. Quand on compare, par exemple, le SHM-SACD contenant la Symphonie n° 7 de Beethoven de 1953 avec la version analogue proposée dans ce coffret, on perçoit une différence considérable, notamment pour l’ambiance de salle, le relief de la pâte orchestrale et la palette de nuances. De même pour la Symphonie n° 5 de Beethoven de 1947 : l’édition de la SWF surclasse nettement celle de DG par sa profondeur et l’étendue dynamique.

Et quant aux premiers enregistrements de , on préfère, et de loin, l’album de ladite SWF car si les disques DG sont bourrés de craquements et de distorsions, ceux de la SWF présentent une sonorité équilibrée et dépourvue de bruits parasites.

Nous avons également mis en parallèle, d’un côté, les enregistrements de cette parution et, de l’autre côté, les mêmes prestations, mais sorties chez Tahra et dans le coffret édité en 2019 par la Philharmonie de Berlin (Clef d’Or ResMusica). Après une écoute attentive, nous n’avons pas de doutes : Deutsche Grammophon nous restitue une masse sonore dans l’ensemble grisâtre et imprégnée d’une filtration des bruits excessive. Si quelques fois, cette sonorité paraît sourde, floue et dénuée de définition (comme derrière un rideau), d’autres fois, elle semble anormalement aigre, ronflante et tapageuse, voire même agressive. Au lieu de caresser l’oreille, elle la fatigue. Le dynamisme de Furtwängler s’égare donc quelque part sous la poussière des vieux transferts.

Nous sommes contraints de constater que cette publication ne nous permet pas d’apprécier l’art du chef autant que les albums parus sous l’égide des étiquettes évoquées ci-dessus. Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’un des plus importants chefs de l’Histoire, on recommande le coffret précité de la Philharmonie de Berlin, de même que le coffret Audite, réunissant l’exhaustivité des enregistrements de Furtwängler réalisés pour la RIAS Berlin à la tête du Philharmonique de Berlin.

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