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L’œil du Démon à Bordeaux

Œuvre rare sinon oubliée, l’opéra Le Démon d’, après une mise en espace au Châtelet en 2003 et une version de concert à Bruxelles en 2016, fait son retour dans une mise en scène de .

reste pour le mélomane le fondateur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, un pianiste virtuose, mais surtout le professeur auprès duquel Tchaïkovski étudia l’orchestration. Le spectacle du Grand Théâtre de Bordeaux (co-produit avec Barcelone, Nuremberg et Moscou) rappelle que Rubinstein fut le compositeur d’opéras (dix-sept au compteur) le plus fêté de son temps en Russie. Ce Démon de 1875 trouve sa source dans le poème byronien, lui aussi très en vogue, de Mikhail Lermontov : imaginons un instant que le Méphisto de Berlioz, lassé de sa condition d’Ange déchu obsédé par le mal à tout prix, tombe amoureux de sa proie humaine et se voit conduit à se racheter une moralité. Tel est le scénario de cet opéra qui balance entre l’espoir d’un monde meilleur et le désespoir d’un éternel recommencement.

L’émouvante ligne de la Romance nocturne du III annonce celle de certaine Tatiana à venir (Eugène Onéguine éblouira quatre ans plus tard) et l’orchestration (très bien rendue par , analytique et puissamment lyrique, à la tête d’un Orchestre de Bordeaux Aquitaine et d’un chœur – Bordeaux et Limoges – en grande forme) est de type luxuriante. La dramaturgie permet par ailleurs au compositeur de se frotter à tous les archétypes (un chœur au gynécée, un autre au corps de garde, avant une mixité pour tous, des arias propres à faire reluire la russéité de chaque soliste, dont une incontournable nourrice, un grand ensemble concertant, des duos…). L’œuvre bénéficie de quelques moments-phares indiscutables (l’introduction du troisième tableau d’un inquiétant folklorisme, un final rédempteur tourmenté et puissant). Toutefois Le Démon de Rubinstein n’en doit pas moins une fière chandelle à (fondateur, en 1990, de l’Opéra Hélikon), et plus encore à son décorateur : Hartmut Schörghofer.

Le décor est vraiment étonnant. On reste fasciné, plus de deux heures durant, par l’intérieur de ce qui ressemble à un immense télescope de lattes de bois (comme si le plateau tout entier avait été contraint à une distorsion elliptique) pointant au fond du plateau un infini stellaire. Au cœur de cet espace-dans-l’espace, réservoir providentiel pour le jeu d’orgue, se niche le cristallin laiteux d’un gigantesque globe mobile, réceptacle du remarquable travail vidéographique du duo fettFilm : tempête, nuées, kaléidoscope gothique, sol lunaire et même au final, prison hurlante. Le tout évoque un œil. Très certainement l’œil du Malin veillant sur l’Univers. Cette luxueuse ampleur cosmique constitue un avocat de choix pour une œuvre un brin académique. Un académisme audible dans la limite des chorégraphies, et même, au-delà de quelques idées faisant sens, dans une direction d’acteurs un peu trop confiante dans le dispositif qui l’abrite, ainsi qu’en témoigne le duo assez convenu entre Tamara et le Démon. Ce long duo aurait pourtant pu être mis à profit pour expliciter enfin les motivations de l’héroïne, jusque là particulièrement obscures : est-elle vraiment amoureuse du Démon ou se dévoue-t-elle seulement pour sauver l’Humanité du Mal ?

On se réjouissait d’entendre le Démon de Nicolas Cavallier à la tête d’une distribution où, hormis d’excellents comprimarii (le Serviteur de , le noble Goudal d’, le solide Messager de ), il aurait été entouré de voix russes au velours si typique. Il y aurait apporté une touche à part, bien en phase avec le personnage, juif errant façon Holländer, qui ne peut qu’entraîner dans la mort la femme qui se donnera à lui. Souffrant, le chanteur a été remplacé pour cette incarnation à l’origine destinée au regretté Dmitri Hvorostovsky, par son compatriote , Démon noir, jeune et puissant, condensé d’âme slave, à l’instar de l’éclatant Prince Sinodal d’Alexei Dolgov, de la Tamara d’une grande force de conviction d’, de la nourrice capiteuse de . On n’oubliera pas de sitôt, dans un rôle d’ordinaire confié à une mezzo, le troublant double du Démon, l’Ange blanc de l’américain , révélation d’un haute-contre aux décibels assurés.

C’est lui que Bertman charge de clore une lecture à la conclusion d’un grand pessimisme : l’Ange blanc endosse in extremis la redingote noire de l’Ange noir définitivement déchu. L’œil du Démon est dans l’Univers et regarde l’Humanité. Persistance du Mal, donc.

Crédits photographiques : © Eric Bouloumié