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Le son augmenté de Franck Bedrossian

La rencontre avec la poésie d’Emily Dickinson n’est pas un tournant chez , figure de proue de la saturation, mais elle trace un nouveau sillon dans sa trajectoire compositionnelle, dont rend compte ce précieux CD monographique avec le triptyque Epigram (2010-2018) pour soprano et onze instruments auquel sont associées deux pièces écrites dans le même espace-temps, Twist et Edges.

L’approche a été intuitive, aime à dire Bedrossian, qui trouve dans les mots de la poétesse, outre l’énergie voire la violence qu’ils génèrent, le mystère et l’ambiguité que lui-même recherche dans sa musique. Le travail sur le texte ouvre une brèche dans l’imaginaire sonore du compositeur, qui avait jusque là peu écrit pour la voix, et cerne mieux encore ses objectifs. Onze poèmes sont sélectionnés dans les trois volets d’Epigram dont le titre est emprunté à Dickinson. Si la composition s’échelonne sur une dizaine d’années, elle n’en dessine pas moins une trajectoire dramaturgique, de l’intensité portée jusqu’à l’incandescence sonore (Epigram I et II) au filtrage et à l’effacement des couleurs, dans une économie de moyens opérant le contraste dans Epigram III. La voix, celle de pour laquelle l’œuvre a été écrite, est au centre du dispositif sonore, dont l’urgence et la fulgurance des interventions contaminent l’ensemble instrumental avec lequel elle tend à fusionner. Sans l’électronique, mais avec le ressort des techniques de jeu étendues et une percussion ad hoc (piano préparé en sus), la matière s’hybride, dans une ambiguité recherchée des sources et un effacement des identités timbrales qui fonde le travail de Bedrossian. L’engagement de au côté du sidère, dans cet enregistrement live de haute définition donnant à entendre l’une des œuvres les plus abouties du compositeur.

Après Charleston et Swing, Twist pour orchestre et électronique (2016), créé et enregistré à Donaueschingen, poursuit la série des titres « à double tranchant », pourrait-on dire, qu’affectionne . Guitare électrique, accordéon, piano préparé et clavier électronique s’invitent dans l’orchestre – celui de la SWR dirigé par – qui compte également quatre saxophones. L’intégration/ambiguité des sources, acoustique et électronique, et la virtuosité de l’écriture au service du timbre à produire, sont telles que l’auditeur n’est plus à même (du moins dans l’écoute acousmatique du CD) de distinguer la part de chaque composante : excès d’énergie et accumulation de matière forgent un espace de tension essentiellement mouvant et dûment articulé, où émergent à mi-parcours des échos floutés de jazz (saxophones aidant) dont Bedrossian n’a jamais renié la bénéfique influence.

Morceaux de polystyrène à frotter, plaques métalliques, papier aluminium, claviers préparés et autres accessoires de jeu sont autant de ressources familières au compositeur pour émanciper le jeu instrumental et approcher la qualité du son électronique, surtout lorsqu’il n’est pas convoqué. C’est le propos d’Edges (2010), la troisième pièce de cet album qui réunit le piano et les percussions, ceux du duo Links, Laurent et . Les sollicitations bruitées sont pléthores et le travail sur la résonance quasi illimité dans cette exploration sonore aussi gourmande que jubilatoire que mènent nos deux interprètes avec une frénésie du geste très galvanisante.

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