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Un concert anniversaire pour Bruno Giner

Un petit théâtre convivial, un compositeur souriant et accueillant, une musique de chambre colorée et vivante, enfin une présentatrice et dialoguiste experte et pédagogue : le cocktail était parfait pour célébrer en cette fin d’après-midi de dimanche l’anniversaire d’un  jeune homme de soixante ans.

est beaucoup moins un architecte, un formaliste obsédé par la structure, qu’un homme électrisé par un coup de foudre initial qui, dans un second temps, étire son intuition première. Voilà pourquoi sa musique est narrative et donc très sensible, ayant aussi pour « axe majeur », comme l’indique dans le programme complet remis en début de concert, « le plaisir du son ». Le son projeté comme sens unique ! Vérification avec Salsa con carne (2015) pour saxophone soprano et accordéon, première pièce donnée, au titre drolatique, pour reprendre un adjectif que l’auteur d’une biographie d’ (2016) ne renierait probablement pas. Car ne se prend jamais au sérieux, étant pleinement contemporain, mais sans pose. Il parle de « déconstruction » pour indiquer la manière qu’il a d’accommoder à sa sauce (ce que signifie salsa) le patrimoine populaire qui le nourrit – ici la musique cubaine. Ce chef inspiré nous sert un plat relevé, fait du mariage des timbres de deux instruments éloignés qui s’unissent ou s’éloignent au gré d’une humeur changeante. Heurts, frictions, courtes phrases, bruits, poses, solos, plages calmes, ruptures, unissons… : rien ne manque dans cette musique d’esprit rhapsodique, jamais bruyante, mais au contraire attentive à toute émission sonore. Mariage aussi de la complicité et de l’intimité, puisque, pour le compositeur, la musique de chambre est à la musique, ce qu’est la poésie à la littérature.

D’autres instruments plus rares ou dont l’association est imprévue viennent dialoguer sur scène : deux cors dans Ambos (2013), deux saxophones barytons dans DIY (2015), un saxophone alto et une guitare dans Erat Phonos Tango (2020), trois mandolines et une guitare dans Éclipse de son (2005-2018). Avec toujours cette attention extrême à l’écoute, nécessaire chez les instrumentistes entre eux, tous virtuoses et très attentifs à la texture, aux grains (Bruno Giner fut l’élève d’), mais également bien sûr au public, happé par une musique s’imposant par un mélange d’exigence et de naturel. Au premier rang, le compositeur ne peut s’empêcher de battre la mesure avec gourmandise.

Quand Michèle Tosi (notre consoeur), conversant avec Bruno Giner entre deux morceaux, lui demande s’il est un musicien engagé, celui-ci répond que non, car, pour lui, une œuvre d’art est juste « une déclaration d’intention ». Pourtant, plusieurs opus présentés à cette soirée dédicace rappellent ses origines espagnoles (son grand-père, peintre, a rencontré en exil et dessiné le programme du premier festival de Prades), notamment le très beau Se hace camino (2018) pour mandole (commande de la fondation Krüger, qui aujourd’hui accueille des Syriens) et Mit (1998) pour zarb. Composé pour le mandoliniste Florentino Calvo, le premier évoque le chemin (camino) d’expatriation des combattants républicains. Tour à tour, l’interprète tire de sa mandole des sons d’instruments exotiques, tels l’oud et le cajon de flamenco – manière d’en appeler à la mémoire de tous les exilés –, chuchote les mots du titre ou sifflote une chanson républicaine. Quant à Mit, quatrième volet du cycle Études de peaux, il se veut le rappel de l’interdiction absolue de jouer du zarb dans l’Iran de Khomeiny. S’y retrouvent le goût de Bruno Giner pour le tissage d’une inspiration et d’un héritage – ici la technique de jeu traditionnelle du zarb – ainsi que la sensualité du geste projetant le son. Maxime Echardour, jouant souvent à la limite de l’inaudible, est impressionnant de maîtrise.

Le public applaudit chaleureusement Bruno Giner, compositeur libre, fraternel et à fleur de peau.

Crédit photographique : © Patrick Jézequel

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