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Le legs Philips d’Eugen Jochum paru chez Eloquence

Parallèlement à la sortie de l’album regroupant le legs Universal de Charles Munch (Clef d’or ResMusica), Eloquence publie un coffret dévolu aux enregistrements orchestraux réalisés par chez Philips, dont plusieurs étaient jusqu’alors inédits en CD en distribution internationale.

(1902-1987) fit partie de la génération de John Barbirolli et Evgueni Mravinski, venue après celle de Wilhelm Furtwängler, Hans Knappertsbusch et Fritz Reiner. Attentif aux moindres détails définissant l’architecture des œuvres qu’il abordait, Jochum nous apparaît aujourd’hui comme un bâtisseur d’orchestre solide, toutefois pas aussi spontané que quelques-uns de ses collègues, comme Furtwängler, Knappertsbusch ou Munch.

Jochum est né à Babenhausen, près d’Augsbourg, en Allemagne, dans une famille catholique romaine, ce qui marquera ses affinités musicales. Son père était organiste et chef d’orchestre. Eugen a étudié le piano et l’orgue à Augsbourg, se perfectionnant à l’Académie de musique de cette ville de 1914 à 1922. Puis, il se forme au Conservatoire de Munich, avec pour professeur de composition Hermann Wolfgang von Waltershausen. C’est là qu’il se tourne vers la direction d’orchestre, son maître étant Siegmund von Hausegger, qui assura la première exécution de la version originale de la Symphonie n° 9 d’ et en fit le premier enregistrement.

Ce coffret s’ouvre sur les symphonies (gravées entre 1967 et 1969) et les différentes ouvertures (enregistrements de 1960, 1968 et 1969) de . Sous la baguette de Jochum, l’ séduit par ses teintes épurées et la finesse des attaques dans les cordes, mais dans les tutti, le propos manque de vitalité et ne permet pas d’insuffler à ces pages davantage de fraîcheur, d’intensité et de nervosité, pas plus que de susciter l’anxiété, la joie, voire l’étonnement ou l’imprévu. Tout est empreint d’une sonorité à la fois épaisse et floue, par moments grisâtre, sans profondeur dans les graves et les aigus (serait-ce dû à des défauts de la prise de son ?). On y trouve également une captation monophonique de la Symphonie n° 5, réalisée en mai 1951 avec l’Orchestre philharmonique de Berlin en l’église Jésus-Christ de Berlin-Dahlem, profitant d’une prise de son mieux définie.

Puis, les Symphonies n° 35, n° 36, n° 38 et n° 41 de Mozart enregistrées en 1960 et 1961, déploient élégance et brio, quoique l’approche de Jochum soit, naturellement, loin des pratiques historiquement informées telles que nous les connaissons aujourd’hui dans ce répertoire. En conséquence, l’ ne subjugue pas par la vivacité des rythmes, ni d’ailleurs par la richesse des harmoniques typique des ensembles qui jouent sur des instruments d’époque. Dans cette prestation, nous apprécions la transparence des textures, exemplaire, et le caractère grandiose du geste du chef, souligné par des phrasés amples et ardents, ponctués de nuances dosées de manière subtile, mais par instants sans l’énergie qui aurait convenu.

Le jeu délicat des teintes et la noblesse planent également sur l’interprétation du Concerto pour piano n° 1 de Beethoven et celle du Concerto pour piano n° 14 de Mozart, données en décembre 1969 par la fille d’Eugen Jochum, en soliste, avec, cette fois-ci, l’. Ces prestations nous laissent une impression mitigée, car si possède tous les moyens pour exécuter ces pages, elle manque de panache et son toucher s’avère monochrome.

Pour la lecture de la Tragique et de l’Inachevée de Schubert (enregistrements respectivement de 1960 et 1952), les tendresses de la touche viennoise cèdent le pas à une battue lourdaude, sans grâce ni chaleur. Le sens du tragique y échappe curieusement comme au travers de larges coups de pinceau avec lesquels le chef et la phalange d’Amsterdam peignent un paysage déteint et insipide, reposant sur des clairs-obscurs où la sérénité se mêle au pathos, quoique non dépourvu de petites tensions dues à la fluidité du mouvement.

Ensuite, dans la Symphonie n° 4 de Schumann (enregistrement de 1960), Jochum et l’ensemble néerlandais servent des couleurs pastel raffinées, plongeant l’auditeur dans une atmosphère qui dégage à la fois de la nostalgie, de la placidité et de l’entrain. Le choix des tempos – pleins d’allant et habilement équilibrés – permet de percevoir la plasticité des contours de cette œuvre, mais prive cette exécution de tension, d’agitation et de majesté. On reviendra plus volontiers à l’excellente lecture proposée en 1961 par Hans Rosbaud, qui possède toutes ces qualités.

Pour les compositions de (enregistrements de 1952 et 1960, en mono et stéréo), Jochum et l’Orchestre royal du Concertgebouw signent des interprétations marquées par des contrastes agogiques et dynamiques, par instants impulsifs, et oscillant entre l’imaginaire et la gravité philosophique (Don Juan), entre la facétie parodique et le suspens (Till l’Espiègle). Pour la suite de valses du Chevalier à la rose, la douceur se marie harmonieusement avec la souplesse du discours. Soudain, nous avons l’impression d’observer une jolie scène de ballet, aussi gracieuse que discrète, entre rêverie et mélancolie.

Le disque suivant comporte des extraits des opéras de Wagner, gravés en décembre 1957 avec l’, publiés originellement par une filiale de Philips, Fontana Records. Les phrasés sont très longs, par moments tirés à la limite de leur potentiel dramatique. On perçoit la clarté et le lyrisme des archets dans les aigus, la légèreté et une voluptueuse flexibilité des lignes mélodiques, mais également la concision du propos et la rigueur dans l’agencement des plans sonores. Une telle approche situe ces Wagner quelque part entre emportement et contemplation, entre l’évidence des traits de Toscanini et le romantisme tourmenté de Furtwängler, entre l’élan du geste de Reiner et la sérénité de Klemperer.

Puis, nous avons la Symphonie n° 5 de Bruckner, présentée lors d’un concert public en mai 1964 à l’occasion du 1200e anniversaire de l’abbaye bénédictine d’Ottobeuren. Pour cet événement marquant, Jochum choisit des musiques de son compositeur de prédilection, un catholique fervent, tout comme lui-même. Sous sa baguette, l’Orchestre royal du Concertgebouw sonne comme un orgue : homogène, de belle facture. Le chef touche ici au sublime par sa vision lumineuse et aérienne – en aucun cas exaltée – de cette œuvre, prouvant qu’elle n’a pas forcément une structure monolithe. En complément de cette prestation, Eloquence met à notre disposition un florilège de miniatures baroques interprétées par Adalbert Meier assis à l’orgue de l’abbaye, de Nicolaus Bruhns, Louis-Claude Daquin et Johann Sebastian Bach.

Le dernier disque de ce voyage se clôt sur le Magnificat de , neveu de Willem, le légendaire chef de la phalange d’Amsterdam. Il s’agit d’une page tonale brève et contemplative, d’une durée qui ne dépasse pas dix minutes. Donnée sept ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, cette exécution reflète l’espoir d’un avenir meilleur, par la voix passionnée d’Annie Woud et les couleurs éclatantes d’un accompagnement qui tour à tour exprime la paix et l’angoisse.

Ce coffret devrait intéresser particulièrement ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de l’interprétation de ces partitions, notamment car quelques-unes de ces gravures montrent une façon de diriger caractéristique de leur époque. Comme toujours chez Eloquence, le soin éditorial séduit tant par la présentation du livret (informations détaillées, photos, notice intéressante) que par les pochettes reprenant les jaquettes des microsillons originaux. Les reports et le travail de restauration effectués par Chris Bernauer sont pleinement satisfaisants.

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