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À Radio-France, Barbara Hannigan ou les métamorphoses de la voix humaine

À Radio-France, avec La Voix humaine de   donne un spectacle total, précédé par une version poignante quoiqu’ un peu trop retenue des Métamorphoses pour 23 cordes de .


aime les défis. Elle a déjà incarné l’anonyme personnage d’Elle – soit la Voix humaine de , sur le texte du monodrame de Jean Cocteau – dans la mise en scène de à l’Opéra de Paris en 2015 et 2018 (DVD chez Arthaus Musik, lauréat ICMA 2019). Cette fois, en collaboration avec le vidéaste Denis Guéguin, collaborateur fidèle du metteur en scène polonais, elle joue à Radio-France, avec l’orchestre philharmonique du lieu, la carte de la mise en abyme de l’œuvre et de la réalité augmentée du spectacle, ou « elle » est confrontée à son fantasme de direction de vie et d’orchestre par le truchement de vidéos préenregistrées et de projections en direct.

On connaît les multiples compétences de Barbara Hannigan, soprano au répertoire vaste et varié, axé principalement sur le dernier siècle musical, actrice totale au jeu scénique très physique, et aussi cheffe d’orchestre – depuis ses débuts très remarqués, dans un cumul de tâches analogues dans les Mysteries of the Macabre de György Ligeti. C’est donc à la conjonction des trois facettes artistiques de l’artiste canadienne que convie cette réalisation.

Barbara Hannigan demeurera durant la quasi-totalité de l’œuvre face à ses musiciens, et donc dos à un public virtuel, lequel ne pourra apprécier l’expression de l’artiste que par le biais de l’image projetée sur l’écran en fond de scène, une captation centrée sur ce visage d’une plasticité expressive renversante.

À vrai dire, par ses nombreuses interventions dramatiques a capella et la formule très éclatée de son orchestration quasi-chambriste, la Voix humaine peut se prêter à cette approche où chef et soliste du chant ne font plus qu’un. Malgré une technique de direction peu orthodoxe, aux avant-gestes aussi vastes que parfois déroutants, et encore amplifiés par la dramaturgie du spectacle, l’artiste fait mouche, à la fois par une connaissance aiguë de la (difficile) partition d’orchestre dans ses moindres recoins, que par une totale osmose entre texte chanté, expression corporelle et incarnation vocale. Elle peut compter sur un Orchestre philharmonique de Radio-France pleinement investi, précis et responsable. Il y a, côté scénique, de vraies trouvailles visuelles, tels ces gestes répétés, comme la couverture de la face par les mains, à chaque « gimmick » du xylophone – évoquant la sonnerie du téléphone – comme pour mieux se cacher la vérité nue – ou cette situation d’équilibre instable à l’évocation d’un possible suicide où la cheffe-soprano se lance littéralement vers son pupitre de premiers violons !

A vrai dire, et au-delà de l’aspect « performance» du spectacle peu de cantatrices sont capables, comme notre héroïne du jour, vocalement exceptionnelle, et d’une aisance presque insolente dans tous les registres et dynamiques, de jongler avec toutes les humeurs d’un Eternel féminin toujours amoureux, mais abandonné au bord du précipice : du murmure à l’exaltation, de l’excuse timide à la colère rageuse, du chantage au suicide à la prostration résignée.

On le sait, les réponses de l’amant et les errances de la téléphoniste nous resteront à jamais inconnues. Et la très sobre captation ici relayée – un plan fixe global juste mâtiné de quelques zooms et contre zooms – nous renvoie à cette incommunicabilité suprême et sublimée, référence oblique sans doute voulue à la sinistre période que nous vivons avec cette crise sanitaire, où la plupart de nos contacts sont devenus virtuels ou juste possibles par le truchement de la technologie. Aussi la « lâche » rupture sentimentale par téléphone devient miroir de notre temps, même si le portable ou l’ordinateur ont remplacé le combiné et les réseaux sociaux l’opératrice…

Barbara Hannigan fait précéder cette tragédie lyrique de l’intermittence et de l’écroulement d’un univers intime par d’autres Métamorphoses, au sens propre et musical du terme – celles pour vingt-trois cordes de (1945) : si l’œuvre évoque, après les destructions de Munich ou Dresde par les bombardements alliés, l’effondrement du Monde d’hier au-delà de celui du IIIᵉ Reich et l’émergence d’un nouvel univers, elle prend, ce soir, une résonnance tout autre à l’énoncé en prélude – l’on suppose, lu par Barbara Hannigan elle-même… – d’un court extrait des Zahme Xenien de Goethe, centré sur la conscience et le devenir des êtres dans leur transmutation.

Ici les vidéos préenregistrées, axées sur les transformations au gré des effets, éclairages, maquillages, et perruques, du visage de la cheffe nous ont semblé relever du pléonasme après un préambule poético-philosophique aussi éloquent. Barbara Hannigan mène cette réflexion musicale sur la transcendance et le temps des mutations, avec un engagement un peu forcé, dans un tempo très retenu (plus d’une demi-heure au total !), bridant par sa prudence les effets d’accumulations ou l’alternance entre moments de tensions et de détentes de la partition malgré quelques beaux élans au fil du développement central de l’œuvre. Le thème inspirateur (l’incipit de la marcia funebre de l’Eroica beethovénienne) apparaît ainsi dans les ultimes mesures de la partition aux cordes graves, nimbées ici d’une aura particulièrement lugubre, tel un déchirant In memoriam.
« Résignons-nous » semble dicter ainsi l’œuvre : rien ne pourra, à notre époque comme jadis, décidément plus être « comme avant ».

Barbara Hannigan devrait, si les conditions sanitaires le permettent, redonner ce spectacle total, pleinement abouti surtout dans le court opéra de Francis Poulenc, dans les semaines à venir avec les orchestres symphonique de Göteborg, philharmonique de Munich, et symphonique de la Radio Danoise.

Crédits photographiques : © Christophe Abramowitz / Radio France

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