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Décevant voyage musical en Mittle-Europa de la famille Moreau

Erato propose un portrait musical de la fratrie Moreau à travers deux œuvres de distribution instrumentale identique (clavier, deux violons et violoncelle) mais aux prétentions antinomiques. L’ambitieuse et sarcastique Suite d’ répond aux savoureuses et intimes Bagatelles d’.

On ne présente plus , jeune et assez prodigieux violoncelliste déjà bien starisé, et véritable moteur du présent enregistrement où il se taille la part du lion, avec, outre sa participation aux deux partitions précitées, deux contestables arrangements d’airs d’opéras célèbres de chacun des deux compositeurs retenus, (« romance à la lune » extraite de Rusalka et « Marietta’s lied » tiré de Die Tote stadt). Pourquoi vouloir adapter à l’instrument ces mélodies si liées à la vocalité, au texte et à la dramaturgie des œuvres lyriques dont elles sont issues, surtout dans ces surinterprétations un soupçon trop appuyées voire larmoyantes, malgré une impeccable tenue d’archet ?

La sœur cadette Raphaëlle, violoniste, du haut de ses vingt-quatre ans, commence à se faire un prénom, au sortir de la classe de virtuosité de Renaud Capuçon à Lausanne. Elle a été nominée aux Victoires de la musique l’an dernier dans la catégorie « Révélation soliste instrumentale ».

David est toujours en formation auprès de Mihaela Martin mais collabore déjà au plus haut niveau avec le Boulez Ensemble ou le West-Eastern Divan Orchestra de Daniel Barenboïm. Les deux violonistes s’échangent d’ailleurs les rôles : David mène (timidement) la danse dans les Bagatelles de Dvořák et Raphaëlle assure, avouons-le, beaucoup plus ce rôle de premier violon dans la difficile suite de Korngold.

Enfin, Jérémie, le pianiste et benjamin de la bande, peut sembler encore assez neutre et en retrait dans son accompagnement, et un brin prosaïque surtout dans la partie virtuose dédiée à la seule main gauche de la suite de Korngold. Il est, de surcroît, souvent trahi à la fois par un piano Bechstein, mal harmonisé, et par une captation bien cotonneuse.

Car au-delà de l’émulation fraternelle qui incontestablement nimbe ces enregistrements, il faut aussi déchanter face au résultat esthétique global. Les Bagatelles opus 47 de Dvořák dédiées à un ami publiciste pour son usage domestique voient l’harmonium de la distribution originale substitué pour cet enregistrement par le piano… et perdent ainsi beaucoup de leur âme et de couleur spécifiques. Il y manque de plus, ici, cette verve spontanée, cet élan « populaire », cette sensibilité rustique, ce parfum de terroir tchèque – dans la lignée du premier cahier de danses slaves. La comparaison est dure avec la version originale dans les gravures réunissant, par exemple, Josef Suk et quelques-uns de ses amis (Supraphon) ou les membres du Quatuor Takács avec Gabor Ormai (Decca).

La concurrence est encore plus féroce pour la Suite opus 23 de Korngold, commandée par le pianiste Paul Wittgenstein – amputé du bras droit lors de la Grande Guerre et dédicataire entre autres du Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. Ce quatuor à clavier de 1930 évolue dans un climat ambivalent. Le maître autrichien, en ces temps nouveaux et incertains, y joue dans les temps extrêmes la carte d’une nouvelle objectivité tempérée par des velléités néo-classiques très formelles (prélude et fugue, thème et variations) alors que les trois mouvements centraux – culminant en une burlesque démoniaque, dans l’esprit de celle de la Symphonie n° 9 de Mahler ; abattent la carte d’une nostalgie viennoise un brin parodique (cette valse lente en guise de deuxième temps ou ce pénultième lied à la un, moqueuse mise en abyme par un subtil jeu d’auto-citations). Bref, une œuvre foisonnante, multiple et psychologiquement complexe.

La présente interprétation déçoit d’emblée : dès la longue cadence augurale, il manque cette flamme dévastatrice, cette volonté désespérée de prendre possession de toute l’étendue du clavier par le truchement de la seule main gauche. De même, les cordes peu cohérentes ne semblent pas toujours stylistiquement assumer le clin d’œil ou l’esprit parodique des temps pairs, avec ces portamenti ou glissandi. Ailleurs, ces « vraies fausses » notes écrites sont bien mal amenées durant le final à variations, telle une plaisanterie musicale faisant long feu. La burlesque demeure placide et trop sage là où on l’imagine ravageuse course vers le vide. Le fil de l’œuvre, dans la multiplicité de son écheveau semble donc échapper aux interprètes. Cette version littérale ne peut se mesurer au disque incendiaire de Leon Fleisher où le grand pianiste en compagnie de Jaime Laredo, Joseph Silverstein et Yo-yo Ma donnaient une leçon de style d’expression et d’engagement (Sony), ou encore au récent album entièrement dédié à Korngold par l’excellent Spectrum ensemble (Naxos) où les musiciens berlinois jouent la carte franche et acerbe d’une impitoyable post-modernité et d’une objectivité glaçante.

Si l’originalité de la démarche, du couplage et de la formule familiale peuvent séduire au-delà du simple coup de marketing » , cette sympathique mais décevante réalisation est sans doute captée de matière un peu prématurée. La valeur peut parfois attendre le nombre des années !

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