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Matthias Goerne à Strasbourg : le pessimisme d’un maître du Lied

À l’Opéra du Rhin, a repris la presque intégralité de son récent disque « Im Abendrot » publié chez DGG, mais avec . Ensemble, les deux musiciens nous ont entraîné dans un itinéraire plein de noblesse et sans illusion.

Il faut bien admettre que a un peu perdu du superbe de sa voix. Quoique bien reliés, les registres sont devenus nettement distincts, et les graves sont passés du noir de jais lustré au charbon un peu rugueux. Mais peu importe, ce qu’il fait est tellement beau ! Son phrasé, son souffle long, ses nuances sont toujours aussi admirables, et l’intelligence de l’interprétation force le respect. Son vieux complice l’accompagne au piano dans une identité de vue totale. Pas de lyrisme exacerbé, pas d’effet de manche inutile : tout est dans la discrétion et la sobriété. Cette exactitude, cette élégance font mouche et légitiment pleinement les choix qu’ils ont fait, et de Pfizner, que le public ne réclamait a priori pas, et des Wesendonck, qu’on n’attendait pas d’un baryton. Mais le programme maintenu est d’une cohérence solide, voire impitoyable.

Quoiqu’en apparence de facture « classique », c’est-à-dire opposée à toute polytonalité ou atonalité, la musique de n’en est pas pour autant facile, avec force modulations, chromatismes et harmonies complexes (selon la très bonne présentation de Jean-Jacques Groleau). Elle dépeint, sous une fausse simplicité, toutes les couleurs du désespoir, du grondement terrible et funèbre de Wasserfahrt à la nostalgie rêveuse de An die Mark. Matthias Goerne est à son affaire pour décrire toutes les irisations de cette noirceur, et le désir de Stimme der Sehnsucht semble condamné d’emblée à l’inassouvissement.

Après ces huit Lieder de Pfitzner, les cinq Wesendonck Lieder de pourraient apparaitre comme une rédemption, et dans Der Engel, nos deux compères usent d’un legato si pur qu’on se sent s’envoler sur les ailes de l’ange. Mais avec Stehe still ! qui manque un peu de trépidation, on revient à la résignation. Dans Im Triebhaus, l’émotion contenue finit par s’épancher en larmes dans la condensation de l’humidité, et la distinction du chant, la discrétion des intentions des deux artistes rend cette émotion encore plus forte. Traüme achève de nous convaincre du parti pris de Goerne et Schmalcz : ces rêves ne sont que des chimères, et la mélancolie guette toujours.

On se dit qu’avec Morgen de , il va bien falloir faire preuve d’optimisme, de joie et d’espoir… mais non. Goerne nous entraîne vers la rive aux vagues bleues sans y croire lui-même, presque par devoir, parce qu’il faut bien faire semblant d’y croire. La blessure d’Amfortas est toujours saignante, et la tristesse sourd toujours à travers des phrasés infinis d’une tenue suprême. Dans Im Abendrot, le quatrième des Vier Letzte Lieder, l’espoir survient enfin, mais c’est celui d’une mort prochaine, résolutoire de toute souffrance et de toute désespérance. Une soirée splendide, sombre mais accomplie, passionnante, où le grand Matthias Goerne nous fait découvrir Pfitzner et redécouvrir Wagner et Strauss, dans un itinéraire qui tient d’un Winterreise moderne. Avec lui, le soleil noir de la douleur de vivre a quelque chose d’éblouissant.

Crédit photographique : © Opéra du Rhin

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