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L’Opéra de Malmö crée Circus Days and Nights de Philip Glass

La création du 27ᵉ opéra de s’est faite in loco devant une poignée de spectateurs et en ligne devant les mélomanes du monde entier. Circus Days and Nights est un opéra circassien parfaitement adapté au style et aux préoccupations du compositeur américain.

De la production opératique de se détachent quelques opéras d’un nouveau genre comme La Belle et la Bête (film-opéra), Les Enfants terribles (dance-opera). Voici Circus Days and Nights, cirque-opéra.

Depuis dix ans, Philip Glass rêvait d’un opéra autour du poète américain Robert Lax, décédé en 2000. Le plus prolifique des compositeurs d’opéra ne pouvait cependant se mettre au travail avant d’avoir trouvé la compagnie circassienne à la hauteur de l’hymne vibrant que son original compatriote (qui fut aussi clown, jongleur, journaliste, professeur et… ermite) adresse au monde du Cirque. Lorsqu’en 2018, Glass vit à Stockholm la mise en scène que réalisa de Satyagraha, il sut qu’il avait trouvé. Il apprit même dans la foulée que les textes de Lax constituaient la « Bible personnelle » de celle qui était la directrice de la compagnie suédoise Cirkus Cirkör.

Comme Pierre-André Weitz l’a exprimé à propos du monde forain à l’occasion de sa récente mise en scène de V’lan dans l’oeil, Robert Lax décrit, dans ses vers, l’émerveillement de l’enfant qui deviendra artiste et dont la vie restera illuminée par le monde circassien. Les mots introductifs (« Avez-vous déjà vu une chose pareille ? Des hommes et des femmes, de lumière et d’air…. ») sont répétés comme un mantra. La posture admirative, toute d’innocence enfantine, dans laquelle Lax, Glass et Bjöfors placent d’emblée le spectateur s’élève plus loin au moyen de considérations sur la beauté du geste (magnifique dialogue entre Lax et Mogador : « J’ai remarqué que, quand tu parles de quelque chose de beau, ta main s’élève du diaphragme… »), le mariage entre l’esprit et la chair (« La chair ne commande pas l’esprit, pas plus que l’esprit ne commande la chair »), sur la rotation du Soleil, la rotation de la Terre, et même… la rotation de la Mort ! Emporté par l’enthousiasme créateur, Lax ose une comparaison audacieuse : la création circassienne d’UN monde (en un jour) à la Création DU Monde (en sept jours). Les mêmes mots ouvrent et referme l’opéra destiné, à l’image du rituel circassien, à se rejouer sans fin : « Parfois on cherche et on ne sait pas ce qu’on cherche. »

Autour de cette assise poétique et philosophique d’un minimalisme quasi-naïf, le librettiste David Henry Hwang pour sa quatrième collaboration avec Philip Glass ( 1000 Airplanes on the roof, The Voyage, The Sound of a Voice) a élaboré, avec , une trame qui ramène à la surface de la mémoire les souvenirs du poète consécutifs à sa rencontre, en 1949, avec le cirque de la famille Cristiani, dont il partagea un temps le répétitif quotidien : entraînement, montage du chapiteau, performance. L’on songe dès le début aux visions du regretté Cirque Plume, autre cirque sans animaux mais avec compositeur attitré (Robert Miny) où tout était musique, poésie, humour, où tout tournait, comme ici, autour de l’humain. Un quotidien adonné au mouvement perpétuel, que la mise en scène de , accordé aux mots simplissimes du poète, donne à voir en convoquant tous les trucs de son art : de vaporeux voilages séduisent d’emblée, qui dessinent les contours d’un chapiteau dont on soulève les tentures, une arène tournoyant sur une spirale galactique devenant ensuite couronne de lumière dans les airs, d’inextricables entrelacs de cordages. Acrobates, trapézistes, femme à barbe, clowns, jongleurs, funambules, maître de cérémonie, gréeurs de chapiteau… ils sont tous là, laterna magica d’un Lax à l’enthousiasme mémoriel intact. Le jeu d’orgues est à fond. Jonglages virtuoses et vertigineuses envolées trapézistes calés sur la musique, voient leur intérêt magnifié par la hauteur de l’inspiration glassienne, bien éloignée, on s’en doute du clinquant de certaines partitions circassiennes de jadis. C’est donc avec une âme d’enfant retrouvée que l’on reçoit la grâce effective de ce spectacle total et troublant, puisque la troupe et la musique (aux lignes prudentes en terme d’ambitus) entretiennent la plus malicieuse des confusions entre ceux qui sont d’authentiques chanteurs d’opéras (outre le rôle principal, , , ) et les autres.

Violon, violoncelle, clarinette, trompette, trombone basse, percussions : six instrumentistes, prompts à s’élever dans les airs comme tout un chacun dans ce monde toujours tenté par l’apesanteur, gravitent autour de l’accordéon omniprésent de Minna Weurlander, forcément promue chef d’orchestre. Aux bons soins de quantité de gréeurs, douze interprètes, le Choeur de l’opéra de Malmö entourent un rôle principal bicéphale: la version âgée et masculine du poète (le bienveillant , bloc d’humanité) dialogue avec sa version juvénile et féminine (la merveilleuse en sosie de Diane Keaton).

Le mouvement perpétuel a de tout temps porté la musique de Glass. Ainsi que l’expression d’une mélancolie de plus en plus prégnante. Deux fondamentaux particulièrement dans leur élément avec Circus Days and Nights, dont la partition pour tous, bâtie sur des assises bien familières, envoûte une fois encore au fil de onze scènes précédées d’un prologue et réparties sur deux actes d’une heure chacun où tout est mouvement, répétition, émotion. Malgré un Acte II, essentiellement consacré à des entraînements sans dramaturgie véritable, moins inventif visuellement que le I, l’impression finale est celle d’un rêve éveillé quitté à regret en se disant que le Cirque, tout à la gloire de l’humain sous toutes ses formes, est décidément une bien belle entreprise. Avec ce Circus Days and Nights offert aux enfants petits et grands, Philip Glass, qui vient de fêter ses 84 ans, applique, avec la sagesse d’un passeur, un baume sur le monde.

Crédits photographiques © Mats Bäker

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