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Soleil noir à Aix-en-Provence : L’Apocalypse Arabe à Luma Arles 

met en espace le cycle poétique d’Etel Adnan mis en musique par . Une plongée hallucinée dans les tenants et les aboutissants du conflit libanais.

Un compositeur israëlo-palestinien, un metteur en scène franco-libanais, une poétesse libano-américaine : un grand cosmopolitisme s’est penché sur le berceau de ce spectacle que le Festival d’Aix 2021 a délocalisé à Luma Arles. Inauguré en juin 2021, le flambant complexe artistique et culturel créé par Frank Gehry dans les anciens ateliers de la SNCF à l’initiative de la collectionneuse d’art-réalisatrice et mécène suisse Maja Hoffmann s’est donné pour vocation de soutenir la création artistique contemporaine. L’Apocalypse Arabe trouve dans la Grande Halle de Luma Arles un écrin propice à sa singularité : avec son public encerclant l’orchestre, avec ses quatre plateaux encerclant le public, avec son écran d’images au plafond, le spectacle, annoncé comme une mise en espace, pourrait même être qualifié d’installation.

Compte-rendu d’un « cataclysme sans fin », dédié à la tragédie libanaise, composé en français, grec et arabe, L’Apocalypse Arabe, décrit par ses auteurs comme une pièce de théâtre musical, s’apparente au genre oratorio. Pour suivre la belle convergence de hasards qui a présidé à son avènement musical, il faut rembobiner le passé de l’actuel directeur du Festival d’Aix : , né à Beyrouth en 1957, avait trouvé très tôt dans les poèmes d’Etel Adnan l’écho du sentiment qui oppressait son adolescence, celui de « vivre sur un volcan dont l’éruption était imminente. »

Etel Adnan avait commencé la rédaction de L’Apocalypse Arabe en janvier 1975, juste avant que l’Histoire (le massacre, en avril de la même année, des passagers palestiniens d’un bus par les phalangistes chrétiens) ne l’invitât à en allonger la substance. Il s’agit d’une ode dédiée au témoin muet du drame : le soleil, source de vie et de mort. Soleil éblouissant mais aussi soleil noir. Cinquante-neuf poèmes (écho des cinquante-neuf jours du siège du camp de Tell Zaatar, au bombardement duquel elle avait assisté, sidérée, de son balcon), scandés de dessins relayant les mots parfois dépassés par la catastrophe. Le livret de Claudia Pérez Inesta et n’en retient que vingt-trois, placés, une heure et vingt minutes durant, dans les bouches d’un chœur antique de cinq femmes, d’un Témoin et d’un Outsider. Le mot soleil (« Le soleil est un opéra »), lancinant comme une insolation (« Le soleil a sa bouche cousue avec un fil barbelé »), rythme en mantra des vers événementiels (« 6000 hommes 10 blindés déciment les Compagnons de la Résistance » ou « Une ambulance descend entre deux haies de silence »), visionnaires (« Le soleil est tombé dans l’anti-matière là où partent les matins ») et cosmiques (« Un tatouage soleil et solaire est un œil arabe au centre de la Voie lactée ») entre sensualité et effroi (« Ô soldats solaires et nocturnes vivant sur les bords d’un égout ouvert »). L’Apocalypse Arabe butte enfin sur le mot « paix ».

Passée la mécanique des hasards (en 2016, pour compléter la Passion selon Saint Jean que Pierre Audi devait mettre en scène à Bruxelles, Samir Odeh-Tamimi lui suggéra par extraordinaire un extrait de… L’Apocalypse Arabe) qui aboutit à la commande musicale de la totalité du cycle, la question se pose de savoir si Samir Odeh-Tamimi était le passeur adéquat pour transmettre en notes la hauteur de vue de la pensée en jeu. Avec le compositeur (« je reste incertain d’avoir rendu justice à l’œuvre ») nous en avons douté toute la soirée. À vrai dire, on ne pensait plus qu’une telle musique, aussi sophistiquée soit-elle, aussi bien dirigée par à la tête des 15 musiciens de l’Ensemble Modern, nous serait infligée un jour, qui aligne tout ce que nos oreilles ont tenté d’apprivoiser de longues décennies durant. Une apocalypse musicale. Hormis les mots énoncés en arabe par l’Outsider (rôle pré-enregistré tenu par le compositeur), on est aussi loin que possible de tout dépaysement orientalisant. Ni oud ni qanûn mais un instrumentarium quasi-classique (cors, trombones, violons, altos et cornes par deux, hautbois, hautbois ténor, clarinette, clarinette basse, basson, contrebasson, percussions, violoncelle, contrebasse, électronique). Le surgissement subit de deux interludes cuivrés excepté, on cherche l’inspiration dans les stridences de cette suite hurlante de sons sans unité ni ligne, dans cette déclamation éprouvante pour tous, demandée tant au chœur (valeureuses , , , , entre chuchotement, parole et chant) qu’à l’unique soliste masculin ( entre baryton et haute-contre, ex-membre de l’Académie d’Aix, ex-Papageno du Festival, ici double d’Etel Adnan). L’unique circonstance atténuante qui voudrait que l’on soit en phase avec l’horreur décrite ne peut servir d’alibi.

La scénographie et le jeu d’orgues ciselé par Urs Schönenbaum autour de la thématique du cercle et du carré peuvent faire office de baumes car la mise en espace de Pierre Audi n’est pas non plus de tout repos qui, faute de sièges pivotants, contraint à la torsion des cervicales (si l’on ne veut rien perdre de l’empathique vidéo d’images d’archives – façades lézardées, enfants-soldats… – de Kris Kondek donnée en surplomb), et intime à la flexion des lombaires (si l’on veut saisir les enjeux périphériques des quatre plateaux) : une gymnastique autoritaire abandonnée progressivement par plus d’un spectateur, ce qui est un comble quand on songe à la puissance du geste d’Etel Adnan.

C’est à elle que l’on pense au final, elle à qui Pierre Audi, avant le premier accord, avait demandé de donner le la de la soirée. La première image du ciel-écran la place au dessus de l’humanité. La hauteur de vue de cette pythie à la sagesse infinie et à l’optimisme inentamé (« Même si nous disons parfois des choses pessimistes, l’Art est fondamentalement optimiste »), adresse un vibrant hommage au genre du poème, expression, selon elle, de ce que peut exprimer au-delà les mots (à l’instar de la peinture, de la sculpture, de la musique) une pensée à son meilleur. Elle rappelle la prescience qu’elle a eue dès le début que le conflit israëlo-palestinien allait s’étendre par-delà la Méditerranée. Elle affirme aussi combien il est devenu une mythologie. Et c’est, à l’issue d’une soirée aussi enrichissante qu’éprouvante, cette voix, la voix d’Etel Adnan, que l’on emporte avec soi dans le stupéfiant concert de grenouilles donné à la nuit tombée dans les bassins de la friche industrielle de Luma Arles. Une vraie rencontre.

Crédits photographiques © Ruth Walz

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