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Bach, une Passion avantageusement renouvelée à Rouen

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Rouen. Théâtre des Arts. 15-IV-2018. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : La Passion selon saint Jean BWV 245. Annelies Van Parys (née en 1975) : And Thou Must Suffer, prologue. Samir Odeh-Tamimi (né en 1970) : L’Apocalypse Arabe. Jakob Pilgram, ténor ; Robert Davies, baryton ; Grace Davidson, soprano ; Benno Schachtner, alto ; Magnus Staveland, ténor ; Tomáš Král, basse. B’Rock Orchestra. Cappella Amsterdam. Pierre Audi, mise en espace. Andreas Spering, direction musicale

passion rouenBach revisité avec avantage. Cela pourrait sembler un blasphème, car que peut-on ajouter au génie de Bach ? Et pourtant l’insertion de deux pièces contemporaines et les clefs de lectures choisies par ont comme donné un bain de fraîcheur à la Passion selon saint Jean au Théâtre des Arts de Rouen.

Connue, donnée, redonnée, maintes fois entendue… Que peut-on encore espérer de neuf avec la Passion selon saint Jean de Bach ? Tout grand interprète se plonge avec la frénésie passionnée de celui qui veut pénétrer le plus intime d’une œuvre et d’un compositeur. Des grandes interprétations des Passions de Bach, on en compte un nombre certain et on se demande toujours comment un maître en vient encore à faire mieux que les grands qui l’ont précédé. Mais la richesse de Bach est peut-être aussi inépuisable que le texte sacré qu’elle entend servir par la musique. Et s’il est une partition dense, complexe et foisonnante de détails cachés dans les petits recoins de la portée, c’est bien la Passion selon saint Jean.

L’interprétation revisitée d’ et , ne marquera pas musicalement la série des innovations, mais, assurément, elle éclaire d’un angle enrichissant cette partition. Musicalement, si le public a pu apprécier l’équilibre de justesse, les parfaites tenues de notes et d’expressions, la fermeté des voix dans leur ensemble, l’interprétation pâtit, tout du long, d’une certaine lourdeur, d’une certaine confusion. Oh, trois fois rien : un discret manque de coordination entre chanteurs et instruments, car ces derniers ont tendance à trop allonger les notes, pour un style prévu plus enlevé, écourté. Si surprenant que cela puisse paraître pour un ensemble comme le , le jeu n’est pas pleinement baroque, créant une approximation, un frottement, pour une partition qui ne supporte pas un iota d’à peu près. Un manque de rigueur qui n’est en rien un défaut de technique rendant approximatif le jeu instrumental, au contraire, mais plus exactement une technique de jeu qui n’épouse pas strictement celle pour laquelle la partition est écrite, créant ainsi un flou léger, mais réel, qui devient plus important dans les mouvements rapides. Avec la voix un peu sèche de saint Pierre et de la servante, ce sont les seuls bémols ajoutés à ceux de la partition.

L’ensemble est fort agréable et l’insertion de deux œuvres contemporaines, un vrai plus. Comment dire une telle chose à propos d’une partition du maître de Leipzig ? Ce n’est pas qu’il manquât quelque chose à l’œuvre, mais le prologue And thou must Suffer d’Annelies Van Paris et L’Apocalypse Arabe de , lui donnent une véritable respiration. Le pari n’était pas gagné d’avance. Confronter deux pièces contemporaines à la perfection baroque de Bach était, en soi, une gageure. Mais le pari est triplement réussi. Les œuvres s’enchaînent avec une fluidité musicale telle, qu’on peut croire qu’elles ont été écrites pour s’enchevêtrer, et Bach n’apparaît ni trahi, ni surdimensionné. Enfin, les nombreux rappels témoignent que le public s’est laissé séduire.

La mise en espace elle-même donne un supplément de vie à l’aspect très statique de l’oratorio. Sans pervertir l’intention sacrée en allant jusqu’à l’opératique, la mise en scène met l’œuvre en relief, avec un choix de lecture personnel, qui ne manque pas d’intérêt. Le Christ, pourtant centre de la passion, devient prétexte, parfois évanescent, à la mise en lumière des doutes et crises de saint Pierre et de Pilate. Peut-être excessif par rapport à l’intention de Bach, cet éclairage ne semble pas pour autant trahir l’œuvre. Il s’agit plus d’un zoom ou d’un spot pointé sur un aspect présent, mais d’ordinaire plus discret. On peut ensuite discuter de l’interprétation biblique faite par Pierre Audi, d’un Jésus repoussant Pierre par exemple, ou bien peu hiératique ; mais c’est là question de théologien. Du point de vue musicologique, c’est assurément un éclairage fort riche, porté par une belle interprétation quels qu’en soient les bémols qui passeront, peut-être, dans l’ensemble, pour du pinaillage d’esthète.

Crédit photographique : © Koen Broos

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