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Patricia Kopatchinskaja à Salzbourg, une expérience singulière

Le festival de Salzbourg accueille Dies irae, un spectacle total où la musique se fait théâtre et le théâtre politique.

Il y a des soirées où le critique ne peut se contenter de commenter les œuvres et leurs interprétations par les musiciens présents sur scène. Le programme Dies Irae conçu par la violoniste en est un exemple extrême : le respect des partitions présentée n’y est pas la vertu première, le goût des cohabitations imprévues est poussé à son comble. Okanagon de Scelsi n’est présenté qu’en ouverture du concert, pour accompagner l’installation du public ; la Battalia de Biber est présentée en alternance avec des mouvements du magnifique Black Angels de , et le piano se substitue par moments au clavecin du continuo.

Peut-on, dans ces conditions, parler d’interprétation des œuvres ? Il y a une grande liberté dans l’interprétation de la célèbre Bataille de Biber, un allant, un humour assez irrésistibles, mais il y a aussi beaucoup de percussions inutiles qui ont tendance à couvrir les cordes ; l’alternance avec le quatuor de Crumb se fait au détriment de ce dernier, une œuvre pourtant d’une force singulière, mais ici affaiblie à force d’être fragmentée. Mais, si fort que soit notre amour pour la musique de Biber et de Crumb, il faut bien reconnaître que l’essentiel, ce soir, n’est pas là. Moins qu’un concert, la maîtresse de cérémonie a organisé une expérience totale qui suscite des émotions fortes, mais s’accompagne aussi d’un discours éminemment politique. Le dies irae, le jour de colère qu’annonce le titre du spectacle, c’est la menace implacable que les risques écologiques font peser sur notre monde. Le dark land décrit par Crumb est à ce titre indissociablement lié à la guerre décrite par Biber, et les coups portés par elle-même dans le Dies irae de sont portés sur une sorte de cercueil de bois : les risques ne sont plus au loin, on entend déjà la violence qui monte.

Le programme n’a pas été créé pour le festival de Salzbourg, mais il trouve dans la baroque Kollegienkirche un écrin idéal qu’il occupe entièrement. Même si on aurait aimé que la maîtresse de cérémonie aie plus confiance en la force propre des partitions, il y a une puissance fascinante dans une soirée où l’aspect visuel n’est pas négligé : le violoncelliste joue la « musique divine » extraite du quatuor de Crumb sous le retable de l’église baigné dans une lumière bleue qui en renforce l’émotion ; et quand l’admirable chœur se lève d’entre les spectateurs pour entonner le Crucifixus à dix voix de Lotti, l’émotion sensorielle et la plus haute exigence musicale sont enfin réunies.

Crédits photographiques © SF / Marco Borrelli

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