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Vadim Gluzman souverain dans Beethoven, Schnittke et Vasks

Le violoniste , en compagnie de , chef titulaire depuis dix ans de l’, nous livre une vision radicale mais souveraine et novatrice du célébrissime Concerto pour violon de Beethoven, splendidement rétro-éclairé par ce couplage avec le poignant Concerto pour violon n° 3 d’Alfred Schnittke.

L’interprétation du concerto de Beethoven connait de nouveaux enjeux depuis un bon quart de siècle : tempi plus soutenus sans être nécessairement métronomiques ; souci d’une articulation plus détaillée héritée des lectures historiquement informées ; révision des phrasés ou des coups d’archet, moins uniformes, plus en accord avec l’Ur-text ; nouveau calibrage du rapport entre soliste et orchestre, tantôt dialogique, tantôt ouvertement conflictuel. Dans cette optique, le choix de la cadence – Beethoven n’en ayant pas laissé dans la version initiale s’est avéré crucial pour certains solistes (Kremer, Kopatchinskaia, et maintenant Gluzman), loin du traditionnel dilemme entre principalement les ajouts solistes « griffés » Joachim ou Kreisler.

Voici donc un Beethoven diantrement actuel, et résolument prospectif. Sans provocation inutile, et avec un grand sens de l’architecture magnifiée par une imparable acuité instrumentale – quel archet incisif et souverain ! – ou par l’extraordinaire présence sonore du Stradivarius « ex-Auer » prêté par la Stradivari Society de Chicago, , livre sans doute une des versions les plus passionnantes récemment parues de cet opus 61.

C’est une réelle complicité, plus aboutie que dans leur enregistrement d’un concerto de Brahms un rien décevant (pour le même éditeur), qui lie le soliste au chef , à la tête d’un des grands jours, discipliné et poète à la fois. L’allègement des textures et le lumineux éclairage des voix secondaires n’empêchent ni un lyrisme à fleur de peau, ni la dramatisation du discours dans d’irrépressibles crescendi ou de tumultueux et virils tutti. Par ailleurs, la délicatesse et la précision de nombreux échanges entre soliste et vents (en particuliers le premier basson) tiennent du miracle chambriste. Les tempi se veulent serrés et récurrents sans entre inflexibles : le rythme de marche forcée inéluctable de l’Allegro ma non troppo dicté dès les cinq notes liminaires données par des timbales feutrées, demeure présent même en second plan au fil des épisodes nostalgiques en mode mineur du développement. Le Larghetto phrasé avec un confondant naturel ne s’étalera guère inutilement en une réflexion «métaphysique» onctueuse, avant de laisser place à un virevoltant rondo véritablement Allegro, d’où émerge pourtant une certaine amertume nostalgique au fil des alternances couplets refrains – notamment dans le bouleversant épisode en sol mineur.

Dans ce champ sémantique et concertant actualisé, le choix des cadences d’Alfred Schnittke pour les premier et troisième mouvement est aussi imparable qu’intelligent. Vadim Gluzman est, sauf erreur, le premier à les enregistrer après leur commanditaire Gidon Kremer et s’impose face à ce dernier (avec Marriner, Philips Decca 1980) tant par une virtuosité confondante que par une conception moins décorative et loin de toute ironie grinçante. Dans l’« hénaurme » cadence (quatre minutes !) du premier mouvement – d’ailleurs ici amputée très justement d’une trentaine de secondes à 20’26, juste à la césure entre première phase relativement classique et second épisode beaucoup plus aventureux -, Gluzman exploite à merveille l’évocation de toute la descendance du genre « grâce » au précédent beethovénien : certains éclats du discours issus de la partition semblent générer spontanément ainsi de nouveaux thèmes signés… Brahms, Bartók, Berg ou Chostakovitch, le hauptrythmus des timbales ouvrant théâtralement le nouveau champ des possibles. La cadence du final est plus poignante encore sous cet archet inspiré, avec, outre ses effets de mémoire, cette énergie vibratoire communiquée par le soliste à dix violons du rang, essaimage bourdonnant menant droit à la coda de l’œuvre. Ces choix, loin d’être anecdotiques, conditionnent par leur « dynamitage » du discours, tout sauf classique, l’interprétation dans sa globalité. Voici donc une version qui nous restitue un Beethoven plus que jamais présent et moderne, certes dérangeante pour certaines oreilles frileuses, mais de référence par sa logique discursive, tout sauf expérimentale, son accomplissement instrumental, ou par la communion entre soliste, orchestre et chef.

Enregistré deux ans avant cet « exploit », le Concerto pour violon n° 3 d’Alfred Schnittke s’avère être, dans cette optique postmoderne, le complément rêvé. Conçu pour et créé en 1978 par Oleg Kagan, il reprend pour l’essentiel l’instrumentarium du kammerkonzert d’Alban Berg en son mouvement lent (violon et treize vents), auxquels s’ajoutent en extension du soliste un quatuor à cordes à l’orée de l’émouvant final. Au fil de ce parcours enchaîné lent-vif-lent, débutant par un immense geste cadentiel tout en trémolos, l’on passe de l’univers d’un choral exposé au sein de thèmes à douze sons à un Agitato central évoluant à la limite du chaos et reléguant le violon à l’arrière-plan, pour déboucher dans le tendre Andante final sur la « réminiscence de forets » (Schnittke à propos du motif initial des deux clarinettes), sorte d’évocation entre modes majeur et mineur d’un paradis (tonal) à jamais perdu, dans le lointain souvenir d’un Schubert ou d’un Mahler. Dans cet expressif et bouleversant canevas polystylistique, Vadin Gluzman, par une ébouriffante technique, mais aussi au fil des dernières minutes par une époustouflante tenue d’archet et un incroyable et suffocant sens de la sonorité s’impose en tête de la discographie face à la très timide gravure (également chez Bis) d’Oleh Krysa avec Eri Klas (Schnittke edition, volume 10), et même face à la plus lunaire et moins hédoniste version de Gidon Kremer en compagnie de Christoph Eschenbach (Teldec-Warner à rééditer). (BH)

Vadim Gluzman nous invite à un fabuleux voyage au cœur de l’œuvre du compositeur letton , en appariant de façon pertinente le désormais célèbre Concerto pour violon « Distant Light » et deux œuvres de musique de chambre, accompagné par le Finnish Radio Symphony Orchestra sous la direction de .

Compositeur n’appartenant à aucune école, (né en 1946) est devenu l’un des compositeurs lettons les plus estimés actuellement sur la scène internationale. Son œuvre initialement marquée par une démarche expérimentale, s’est aujourd’hui assagie pour devenir plus sereine, volontiers « translucide », sans toutefois éluder des épisodes d’une étonnante agressivité lui apportant relief et contrastes, dans une sorte de mise en garde contre l’éphémère trompeur que nous vivons. Mêlant angoisse existentielle et espoir, Vasks nous questionne sur la compréhension du monde, sur nous-mêmes et sur la Nature dont les oiseaux sont des symboles quintessentiels.

« Distant light », titre du Concerto pour violon et orchestre à cordes, résume à lui seul le contenu de l’œuvre, par son mélange d’ombre et de lumière, nous dévoilant le chemin vers l’intense lumière qui attire nos regards… Composé en 1996 pour Gidon Kremer, il se construit autour de huit mouvements, joués enchainés suivant une structure cyclique, débutant et se concluant par un andante, encadrant trois cadences, deux cantabile et un scherzo. L’Andante initial, sorte de lamento orchestral très spiritualisé, peuplé de sonorités étranges et mystérieuses simulant des chants d’oiseaux n’est pas sans rappeler le Cantus Arcticus de Rautavaara par son caractère planant, avant que la musique ne s’intensifie dans la prière fervente de la cadence I, portée ici par le sublime legato, et la précision de l’archet ardent de Vadim Gluzman : moment de tension intense auquel fait suite un sombre cantabile I (cordes graves) exacerbant l’émotion, précédant un Scherzo jubilatoire quasi motoriste aux accents folkloriques. La virtuosité époustouflante du soliste reprend tous ses droits dans la cadence II se déployant en parfaite symbiose avec un , complice et plein d’allant sous la direction de , inondé de lumière. Cela fait contraste avec une fois encore un obscur cantabile II teinté de dramatisme, ouvrant sur la cadence III déchirante et cataclysmique d’où émerge, en contrechant, les lambeaux d’une valse macabre et sarcastique préludant à la fin du voyage, dont le terme est marqué par l’horizon lointain nimbé de lumière où se perd dans le silence infini l’Andante conclusif.

Avec Summer Dances (Danses estivales), Vasks renoue avec le thème de la Nature qui lui est cher, développé à de nombreuses reprises dans son œuvre avec différents instrumentarium (Petite musique d’été ; Chants d’été ; Musique pour un soir d’été, ou encore Les Saisons…) : les Danses estivales datent de 2017, elles comprennent sept volets laissant une large place aux accents folkloriques dans une sorte d’hymne à la beauté du monde : de facture un peu naïve, les deux violons de Vadim Gluzman et Sandis Šteinbergs y entretiennent un dialogue paisible d’une séduisante complicité.

Le Quatuor pour piano et cordes, composé en 2001, retrouve le cadre contrasté et quelque peu manichéen du Concerto pour violon dans une succession de clairs-obscurs et de fulgurances acérées, énoncés dès le Preludio, chargé d’attente, à la fois envoûtant et répétitif, tandis que la Danze virevoltante s’imprègne de notes folkloriques, avant que le phrasé ne se creuse pour devenir chaotique sous les assauts répétés du piano incandescent de Angela Yoffe, conduisant ensuite au Canti dramatici où cordes (Vadim Gluzman, Ilze Klava à l’alto et Reinis Birznieks au violoncelle) et piano se livrent une lutte sans merci, le lyrisme des premières s’opposant aux accords percussifs du piano avant que les cordes graves n’agonisent laissant le violon esseulé dans une complainte élégiaque ; la furieuse Passacaglia constitue le climax dramatique de l’œuvre dans une cavalcade mêlant glissandi gémissants du violon et martèlements violents du clavier, regroupés dans un tutti douloureux et obsédant qui se termine dans un cri ; le Canto principale suivant fait la part belle aux cordes dépeignant un paysage désolé précédant le Postludio cathartique où la mélodie flottante du violon s’élève au-dessus de la texture musicale avant de se dissoudre dans le silence, concluant 90 minutes d’ une sublime musique.

Un disque comme il en est peu qui trouve son intérêt de la qualité musicale superlative de ses interprètes (dont un Vadim Gluzman lumineux) et du florilège des œuvres choisies, toutes trois emblématiques de l’extraordinaire et si originale maitrise compositionnelle de Pēteris Vasks. (PI)

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