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Peter Grimes rouvre les portes de l’Opéra d’Avignon

Après quatre longues années de fermeture (travaux, retards, confinement sanitaire), l’Opéra Grand Avignon qui devait raviouvrir à l’automne 2019, puis à l’automne 2020, tourne enfin une nouvelle page avec Peter Grimes de .

C’est avec une grande impatience que l’on retrouve, au cœur de la cité, le lieu mythique qui s’appelait Théâtre Municipal quand s’y créa en 1976, Einstein on the beach, puis Opéra-théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse. Des fondations à la toiture, en passant par la technique, le mobilier, tout y a été revu, même l’ajout intimiste, au sous-sol d’une Salle des Préludes destinée à des manifestations à l’audience limitée.

Un intitulé de saison fort : Contre vents et marées. Une invite audacieuse : la primeur de l’événement revient à un des héros les plus énigmatiques du répertoire, Peter Grimes ! La bonbonnière à l’italienne, confite en rose corail sous son lustre diaphane, lève le rideau sur la noirceur absolue d’un opéra du XXᵉ siècle composé, en 1945, à partir d’un scénario détaillant les effets délétères de l’effet de groupe sur l’être humain.

Des dix opus lyriques du compositeur, tous de magnifiques réussites, le plus impressionnant reste le premier, ce Peter Grimes qui creuse les fondations thématiques des suivants : l’enfance, le désir, et surtout la différence. Autant de zones d’ombres, scrutées par la plume de remarquables librettistes (Slater, Duncan, Piper, Forster, Croizier, le compositeur soi-même), qui sont autant de mines d’or pour les metteurs en scène.

On ne peut pas dire que, passé le geste fort du carton d’invitation adressé à Peter Grimes, ait été animé par le désir de guider plus avant le spectateur dans les arcanes de cette œuvre-phare. À une époque où le sujet (la foule contre l’individu) est ré-activé par une actualité désolante, on rêvait d’un geste autrement engagé que celui de ce spectacle sobre et sage. La bâche noire qui recouvre le sol et que des filins soulèvent au moment des tempêtes, ou quand il s’agit d’édifier le toit du pub et le « home sweet home » de Grimes est pourtant une bonne idée, les plis de ce sol huileux donnant le sentiment que toute l’action se joue les pieds dans l’eau. La réalisation en est hélas bien sommaire, qui, de surcroît, relègue l’église en off mais n’hésite pas à laisser à vue les travaux de force de machinistes casqués poussant latéralement deux jetées à tout faire devant de très évocateurs ciels plombés. La direction d’acteurs, sans surprise, n’est guère éloignée de celle de la mise en scène que Joan Cross (la créatrice du rôle d’Helen) réalisa en 1969 pour la BBC et ne peut s’en remettre à des costumes XIXᵉ regriffés années 70, ni à de beaux effets d’éclairages (le début du troisième acte où la couleur semble virer au noir et blanc), pas plus qu’à la judicieuse idée de la récurrence cyclique du tribunal populaire dont la malfaisance par-delà les époques est symbolisée par une rampe de projecteurs aveuglants sur le Prologue et sur la conclusion. À l’image de cette barque échouée sur le plateau (fraternel clin d’œil aux barques abandonnées d’Aldeburgh, ces emblèmes marins du festival que Britten y fonda en 1948 avec Peter Pears), ce Peter Grimes, trop impersonnel, ne fait pas assez de vagues.


Heureusement, quelle que soit la mise en scène, Peter Grimes est de ces opéras qui font un effet maximum dès leur première audition, les autres confirmant à chaque fois la puissance extraordinaire de ce opéra-manifeste. L’, en grande forme sous la baguette de , commence très fort. Les Interludes marins sont soignés, et la mer démontée de la tempête du I avec ses violons en folie, ne laisse personne indifférent. Après un entracte curieusement placé au cœur du second acte, la reprise est plus délicate (solo de violoncelle de la Passacaille) mais l’élan reprend jusqu’à l’étonnant chœur de la chasse à l’homme du troisième acte, l’interlude qui suit n’étant pas sans connivence avec l’ultime en ré mineur de Wozzeck. C’est le chœur (Chœur de l’opéra Grand Avignon et Chœur de l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie), tout de précision et d’articulation, personnage essentiel de l’action, que l’on félicite en premier. Les Peter Grimes hurlés face public couronnent une prestation galvanisante.

De cette foule haineuse, se détache pléthore de seconds rôles essentiels : le mezzo imposant de la Tante de , les deux nièces caricaturales, aux aigus piquants, de Charlotte Bonnet et (superbe quatuor From the gutter), le Bob Boles du très probe ; croque avec beaucoup de présence la pitoyable Mrs Sedley ; Ned Keene échoit au baryton volubile de Laurent Deleuil ; excepté un brin de tension dans le registre aigu, Geoffroy Buffière possède l’autorité à l’anglaise du juge Swallow ; le Réverend Adams de se love bien sûr avec componction dans ce panier de crabes. Au-dessus de la funeste mêlée, déploie une profonde humanité en Capitaine Balstrode. L’Ellen de rêve de Ludivine Gombert donne, dès la première note, le sentiment que la soprano brode littéralement la délicate partie que lui fait porter sur les épaules le compositeur, comme si la chanteuse avait trouvé dans son dernier air (Embroidery in childhood) la clé d’une prestation d’autant plus remarquable qu’elle évacue tout pathos, toute mièvrerie. Le Peter d’ est de la même eau, ténor à la ligne claire (sidéral And now The Great Bear and The Pléiades) plus proche de Pears que de Vickers, égaré ici dans son rêve de l’inaccessible Ellen avec pour seule boussole la partition : anticonformiste ou misanthrope, innocent ou coupable, monstre ou poète ? À Avignon, le mystère reste entier.

Crédits photographiques: © Michaël & Cédric – Studio Delestrade

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