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Du son et des couleurs en ouverture du festival Présences

Initiateur du courant dit « spectral » et cofondateur de l’Itinéraire, l’un des premiers collectifs dédié à la musique d’aujourd’hui, le compositeur est le héros de cette 32ᵉ édition du festival Présences de Radio France où une vingtaine de ses pièces sont programmées. Deux œuvres récentes associées à la vidéo sont à l’affiche du concert d’ouverture avec le et son chef .

 

« Créations communes », souligne au sujet des deux œuvres audiovisuelles proposées dans l’espace du 104 de la Maison ronde. Comme pour Liber Figuralis qui referme le concert, la conception vidéo de Hervé Bailly-Basin est simultanée à l’écriture musicale dans Near death experience (2017), la pièce inaugurale donnée en création française. Elle est composée d’après L’Île des morts du peintre symboliste Arnold Böcklin. C’est une commande du qui a créé l’œuvre en 2017 au festival Archipel de Genève et la joue ce soir avec une rare maîtrise sous la direction exemplaire de qui en restitue toutes les finesses. La fusion des timbres et le mouvement des masses sonores qui se déploient dans des temporalités toujours fluctuantes nous immergent immédiatement dans un monde mouvant et coloré, fruit d’un imaginaire sonore hors norme que viennent prolonger les images sur l’écran. Le piano y est très actif, utilisé dans ces capacités résonnantes tout comme la percussion souvent métallique, agent d’espace et de profondeur, de mystère et d’envoûtement.

De l’électricité dans l’air

Parmi les dix instruments de Liber Figuralis (2008) – une pièce inspirée de l’art d’interpréter les foudres des oracles antiques – figure un clavier midi, interface de la partie électronique confiée ce soir au réalisateur en informatique Philippe Moënne-Locoz. Le coup de foudre, entendu dans les premières minutes fracassantes de Liber Figuralis est ici au centre de l’exploration sonore, mettant à l’œuvre les techniques récentes d’analyse spectrale. Ce voyage dans le son sous-tendu par la vidéo s’effectue dans des temporalités très étirées et un phénomène de grossissement des particules de l’objet sonore ausculté sous toutes ses coutures. De grands aplats de matière et de couleur déferlent sur la toile sonore et visuelle recherchant l’interaction voire la fusion des sources instrumentales et électronique dans une dimension quasi cosmique. C’est ainsi que nous le révèle le Lemanic Modern Ensemble sous le geste galvanisant de leur chef, avec une acuité du son et un engagement qui nous comblent.

La violoniste , Premier prix du Concours Long-Thibaud-Crespin 2018, remplace au pied levé Patricia Kopatchinskaja dans le concerto de Lisa Lim Speak, be silent. L’arrivée de la soliste est théâtrale, qui ajuste la scordatura de son violon (un fa grave au lieu d’un sol) après les premières manifestations bruyantes de l’ensemble. Le mystère ressort de ce concerto dont la trajectoire très libre louvoie entre moments suspensifs et phases plus offensives, raffinement des timbres et sonorités abruptes : « Une esthétique de l’étrange, confie la compositrice, avec tous les aspects écologiques qu’elle comporte […] ». Lisa Lim aime surprendre voire perdre son auditeur au sein d’un univers inspiré ici par les mots du poète persan Jalaluddin Rumi auxquels il faut sans doute rattacher les inflexions orientalisantes et le profil des lignes microtonales. Les couleurs du spectre se déploient également dans les plages plus contemplatives de la partition. est fascinante, tant par la souplesse de son geste, le calme intérieur qui ressort de son jeu et la volupté du son (les graves somptueux de sa cadence) qu’elle tire de son Guadagnini, au côté d’un ensemble tout aussi réactif et bien sonnant.

Du bruit au son avec

Rappelons que c’est à , auquel Radio France a passé commande, que l’on doit le qualificatif de « spectral » attaché à ce mouvement contestataire des années 1970 qui entend considérer le phénomène sonore dans toutes ses applications, au niveau de l’écriture, de la composition et de la perception. Si la démarche de Dufourt se distingue de celle de Tristan Murail, elle n’en réactive pas moins, et à chaque œuvre nouvelle, ce voyage au cœur du son auquel est invité l’auditeur. Après Tiepolo, Blake, Poussin, Rembrandt, Courbet, Goya, Pollock, etc., c’est vers Max Ernst et sa Horde que se tourne le compositeur dans sa nouvelle pièce pour ensemble. « La Horde montre l’irruption de silhouettes hagardes, hérissées, véhémentes, prêtes à passer à l’acte », nous dit le compositeur : autant de sollicitations pour « l’oreille qui regarde » et la transmutation des sensations visuelles en monde sonore. « Je veux aller chaque fois au-delà du matériau de l’œuvre précédente » confie Dufourt, qui nous surprend une fois encore dans sa manière singulière de forger une matière, de l’animer et de la tordre à son désir : technique de frottage et de grattage, souffle, rugosité, raclement, zingage et autres alliages inouïs sont obtenus par divers modes de jeu ; des baguettes de bois sont à portée de main des musiciens, qu’ils actionnent sur des blocs prévus à cet effet. Les images sonores se succèdent avec leur qualité plastique – à la faveur d’une percussion raffinée dont Hugues Dufourt est le chantre incontesté -, leur temporalité et leur puissance évocatrice pour nous révéler un monde sonore d’une force encore inédite chez le compositeur.

Crédit photographique : © Festival Présences

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