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De Murail à Gaussin, résonances et vibrations au Festival Présences

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Paris. Maison de la Radio. 12-II-2022. Festival Présences. Studio 104. Tristan Murail (né en 1947) : Impression, soleil levant , Mémorial, Résurgence, Le Misanthrope, Cailloux dans l’eau ; Claude Debussy (1862-1918) : Brouillards, La Puerta del vino, La terrasse des audiences au clair de lune, Feux d’artifice, Reflets dans l’eau. François-Frédéric Guy, piano. Auditorium : Allain Gaussin (né en 1943) : Années-lumière ; Sébastien Gaxie (né en 1977) : Cosmic Dance ; Diana Soh (née en 1984): Tu es magique ; Samir Amarouch (né en 1991): Analogies ; Tristan Murail (né en 1947) : Le partage des eaux. Orchestre National de France, direction Alexandre Bloch ; Maîtrise de Radio France, direction Sofi Jeannin ; chœur de Radio France, direction Roland Hayrabédian. B.C. Manjunath, voix et mridangam ; Karol Mossakowski, orgue ; Camille Giuglaris, réalisation informatique musicale

Parmi les derniers temps forts de la 32ᵉ édition du festival Présences à Radio France, en récital puis l’Orchestre National de France, les chœurs et la Maîtrise de Radio France sous la direction d’ ont célébré Tristan Murail, le compositeur mis à l’honneur cette année.


Si Cailloux dans l’eau, qui referme le récital, est un hommage appuyé de Tristan Murail à , l’ensemble des six pièces pour piano dont celle-ci fait partie, réunies en un recueil, composées ces quatre dernières années, montre de toute évidence à quel point la parenté est grande entre les deux compositeurs, à un siècle de distance. On en est d’autant plus convaincu en écoutant passer de l’un à l’autre, dans un programme où s’entrelacent quatre Préludes de Debussy issus du deuxième livre, cinq de ces œuvres de Murail aux titres tout aussi évocateurs, et naturellement les fameux Reflets dans l’eau du premier cahier d’Images. Quoi de commun entre ces œuvres ? La dimension poétique, une virtuosité qui se fait oublier, la fluidité et cet indicible mystère qui émane de leurs pages, l’univers spectral et non mesuré mais proportionné de Murail, parfaitement reconnaissable, rejoignant celui harmonique et à la relative élasticité temporelle de Debussy. Le pianiste jouerait presque à les confondre, « son » Murail, qu’il connait si bien pour avoir créé notamment ses deux premiers concertos pour piano, déteignant sur ses Debussy, les enrobant tous deux comme « un seul et même paysage » d’une aura de beauté onirique.

Tout part de la résonance. Celle d’abord des cordes graves frottées au début d’Impression, soleil levant, donnée en création mondiale, créant un halo sonore, évocation d’une vague havraise, sourde rumeur océane sur laquelle vient s’accrocher la lumière doucement perçante de notes suraigües. Une atmosphère qui se poursuit dans Brouillards, où le pianiste accentue la caractérisation des sons, entre résonance trouble des quintolets et netteté des notes mates qui s’en détachent. Les sonorités chaudes de la vigoureuse Puerta del Vino rencontrent l’orientalisme rehaussé et la mystérieuse sensualité de la Terrasse des audiences au clair de lune, dont la lenteur et les silences conduisent à ceux tout autres de Mémorial (Murail), évoquant les alignements des blocs de béton du mémorial de la Shoah. Une pièce sombre d’une force inouïe faisant sonner des basses de bronze, et dont les sauts vertigineux de l’aigu à l’extrême grave d’accords de plus en plus denses et de plus en plus rapprochés impressionnent par la violence de leur chute. Yin et Yang, Mémorial et Résurgence apparaissent comme un diptyque, la force destructrice conjurée par l’énergie vitale de l’eau et de la lumière réunies. C’est la source ou plus exactement l’exsurgence de la Sorgue à Fontaine de Vaucluse où Pétrarque séjourna, qui a inspiré cette pièce puissante, bouillonnante et jaillissante où Murail utilise à sa manière le vocabulaire lisztien des Jeux d’eau à la villa d’Este, réservant de troublantes surprises harmoniques au cœur de ses frémissants trémolos. Comment ne pas penser un instant à Messiaen lorsqu’arrivent ces riches et jubilatoires accords qui viennent se mêler au feu d’artifice de ses résonances et de ses traits fluides ? Fête sonore qui se poursuit dans …Feux d’artifice de Debussy aux reliefs prononcés et aux forte et fortissimo rutilants de puissance. Le Misanthrope « d’après Liszt et Molière », pièce sombre, énigmatique et statique, ses notes répétées obstinément tels des glas, est également jouée en création mondiale. Enfin Reflets dans l’eau très contrastée, prend une envergure orchestrale dans sa partie centrale, tandis que son double version Murail, Cailloux dans l’eau propage ses ondes et la vibration de ses trilles entre de beaux flux sonores aux couleurs irisées. Un superbe récital où François-Frédéric Guy conjugue harmonie, inspiration foisonnante, et magnificence du son, qu’il sera bientôt possible d’entendre dans son intégralité au disque (La Dolce Volta). 


Quittant le studio 104 pour l’auditorium, nous entrons dans une autre dimension. Départ pour le cosmos avec pour commencer, Années-lumière d’. Un effectif orchestral imposant avec piano et célesta, encerclé de cinq percussionnistes, pour cette pièce ambitieuse composée et crée par l’Orchestre de Paris en 1993, qualifiée de « longue rêverie sur l’univers » par son compositeur. En cinq parties ayant chacune leur procédé de composition (Danse de l’univers – Spirales d’astéroïdes – Cristal de Galaxie – Gravitation – L’univers en expansion), elle progresse depuis les sourds tremolos des grosses caisses vers un effet de masse sonore grossissant et en constante évolution, mue de l’intérieur par une énergie semblable à celle d’un magma en fusion, multipliant les frottements harmoniques en surchauffe jusqu’à de tonitruantes déflagrations. Expansion et accélérations, crescendi gigantesques, accumulation, agrégation de timbres et de sons dans l’échelle spectrale semblant s’étendre des infra-sons aux ultra-sons, utilisation de micro-intervalles, sont autant de moyens additionnés pour produire un effet phénoménal dont l’impact auditif mais aussi corporel place l’auditeur abasourdi, au terme du prodigieux choral démultiplié de la cinquième et ultime partie, dans un sentiment mitigé, se sentant à la fois écrasé par tant de son et de volume, et fasciné. Vient une question : qu’a-t-on pu percevoir de tous ces instruments jouant ensemble dont on ne distingue pas ou si fragmentairement leur partie dans ce magma sonore, micro-éléments noyés dans la macro-dimension de son espace-temps ? 

Autre voyage cosmique, mais d’une tout autre veine avec Cosmic Dance de , commande de Radio France en création mondiale, rassemblant deux cents musiciens : l’Orchestre National de France sur scène, le chœur et la maîtrise de Radio France préparés par répartis dans les premiers balcons, l’organiste Karol Mossakowski, et le musicien indien et son jeune partenaire, pieds nus et en tuniques rouge vif, qui a eux-deux vont mener la danse entraînant tout ce beau monde aux sons de leurs voix et du mridangam (tambour à deux faces) dans les rythmes du Konnakol (récitation de rythmes de l’Inde du sud). Une partition co-élaborée par le soliste indien et le compositeur tentant le mariage impossible de la tradition orale à l’écrit, de la musique carnatique au langage occidental par notamment l’ajout d’un poème de Lamartine chanté puis parlé par le chœur. a su bâtir une partition virtuose, originale et d’une précision horlogère autour du matériau rythmique indien, confiée à des musiciens qui en ont admirablement restitué la clarté, l’énergie, la féérie de couleurs harmoniques et de rythmes. Musique enthousiasmante et vivifiante, revenant aux sources du mouvement, celui des corps dansant. 

Commande de Radio France, Tu es Magique, pour maîtrise a capella de donnée en création mondiale par la maîtrise de Radio France, apporte un répit salutaire, un vent de fraîcheur bienvenu. Ces sept courtes « méditations, incantations » mettent en jeu huit mots clés d’un poème chinois traduit en une dizaine de langues différentes pour leurs propriétés sonores. Chuchotements, claquements de langue, bruits de bouche, ports de voix, froissements, bruits de pieds, composent cette partition, illustrant la nature, les sons mouillés de la pluie, les cloches…Une page poétique charmante et d’une grande finesse remarquablement dirigée par . 

Nouvelle formation orchestrale, celle-ci réduite à une poignée d’instruments acoustiques et un piano, pour Analogies de , une pièce qui se veut « voyage entre paysage réel et virtuel ». Le propos qui tient dans la tentative d’imitation des musiques électroniques par les instruments acoustiques, ne convainc pas à lui seul. Est-ce l’écriture, l’interprétation? Difficile à cerner. La stridence des deux piccolos sur l’ostinato des deux tambours de bois, apporte en entrée de jeu une sensation peu agréable à l’oreille. Le piano semble ne pas vraiment trouver sa place…Il y a bien ce passage « Nuit d’été » qui crée un contraste par la transparence et la ténuité de ses sonorités, ce rythme tel un battement de cœur, et ces troublants micro-intervalles à la fin, qui suscitent une émotion ineffable, mais la cohésion ne va pas de soi, et l’on reste sur sa faim. 

Le Partage des Eaux de Tristan Murail rassemble à nouveau l’orchestre, augmenté d’une harpe, d’un piano, et d’un clavier électronique. Commande de Radio France créée en 1997, elle ne s’attache pas à imiter les sons naturels, si chers aux compositeur, mais partant de leur enregistrement, à réaliser l’analyse spectrale « des sons de la vague se brisant sur la grève, un effet de ressac ». Murail laisse même le loisir à l’auditeur d’interpréter le titre, qui peut s’entendre de différentes façons (métaphorique, géographique, psychologique…). L’orchestration qui s’inspire de celle de Richard Strauss, intègre de nombreux sons synthétiques produits au clavier électronique par . Cela donne une œuvre envoûtante, vibrante et au lyrisme parfois chavirant, d’une clarté de lecture et d’une profondeur de champ sonores superbes à entendre. Silences, palpitation sourde du ressac, bruits de sable, va et vient de vagues intérieures parfois puissantes, éclaboussures, composent cet univers poétique invitant à la rêverie méditative, jusqu’à la grande vague finale comme balayée d’un coup de vent. 

Crédit photos © Christophe Abramowitz-Radio France (Tristan Murail), Caroline Doutre (François-Frédéric Guy)

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