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Idoménée à Avignon : continuons le combat

Trois productions en France en une année : après Metz et Massy, voici Avignon. L’immense premier chef-d’œuvre mozartien est-il enfin reconnu à sa juste valeur ?


On se demande bien pourquoi Idoménée, opéra dont l’inspiration musicale happe dès les premiers accords et ne se tarit qu’après les ultimes, traîne, aujourd’hui encore, une très injustifiée réputation de tunnel. Quand le seria est de ce niveau (rien à voir avec Mitridate, ni même avec Lucio Silla), aucun alibi ne peut excuser les coupes récurrentes qui affectent cette œuvre à la beauté manifeste. Idoménée, c’est un peu Les Troyens de Mozart. On peut ne pas ergoter quant à l’abandon de quelques récitatifs. On peut comprendre que le Ballet effraie plus d’un metteur en scène en panne d’inspiration. En revanche c’est l’indignation qui gronde face à l’absence systématique du splendide second air d’Arbace, et de son non moins sublime récitatif. Croyant alléger, on coupe ce sublime instant d’ethos mozartien (et même, à Avignon, le solaire Torna la pace final) et c’est l’effet inverse que l’on obtient : privé de ces tubes, ledit troisième Acte paraît plus faible que les précédents. On ne comprend vraiment pas que le choix audacieux (Idoménée plutôt que d’énièmes Noces de Figaro) de l’Opéra Grand Avignon ne prolonge pas le geste fort de son ouverture de saison : un Peter Grimes, lui aussi de trois heures, mais intégral.

Pas une note à jeter dans Idoménée. Dommage pour une équipe vocale passionnante. Prise de rôle pour , qui ouvre le feu d’artifice. La puissance de son Ilia peut surprendre, plus corsée que celles de la discographie, mais aussi que ce que la voix de la lumineuse soprano a déjà fait entendre. Peut-être, en ce soir de première, une simple question de balance ou de chauffe car, chanté au bord d’un volcan éteint sous la neige, Zeffiretti lusinghieri touche à l’ineffable. Le manteau d’Idamante peut sembler un peu large aux entournures de l’ambitus de la très subtile Albane Carrère (autre prise de rôle), dont le beau mezzo clair et sensible, l’allure noble et assurée, font mouche. Lorsque, tel Lazare ressuscité (la plus belle image de la soirée), , surgit de la terre, on se dit que l’on tient un Idoménée d’anthologie. La splendeur de la voix et l’autorité toute royale qui s’impose d’emblée sont tempérées plus loin par un Fuor del mar aux vocalises un brin houleuses. L’Elettra de , intronisée titulaire du rôle en une saison (Metz, Massy et, remplaçant Karen Vourc’h in extremis, Avignon), malgré un Sidonie sponde tendu, et probablement décidée à faire oublier le costume et l’œil borgne dont on l’a affublée, est effectivement assez électrisante : D’Oreste e d’Aiace la voit plonger dans une folie que seule une lapidation à coups de boulets de canon (autre image forte) fera taire. D’une ligne très claire, repérée dès son apparition montpelliéraine dans Werther, le jeune Yoann Le Lan est un Grand Prêtre de Neptune classieux : un chanteur qu’on aimera suivre dans des rôles plus développés. L’invisibilité de Neptune donne à la basse le droit d’emplir d’un tonnant vibrato le fond du plateau. Échappés d’un chœur très bien préparé et hyper sonore (Corriamo, fuggiamo électrisant), Crétoises (, ) et Troyens (, ) ne déparent pas. En revanche des regrets pour : son solide Arbace méritait mieux que les quelques répliques d’une partition dont on ne lui a jeté que les miettes !

Faut-il incriminer et Gioacomo Strada ? Les maîtres d’oeuvre de ce nouvel Idoménée n’ont pourtant pas manqué d’idées dans ce qui reste (2h30) de la partition. Une sphère anthracite, posée en-deçà du rideau, intrigue : on saura ensuite qu’il s’agit d’un boulet de canon, le rideau se levant sur un cercle de cendres occupé par une pièce d’artillerie tournoyant aux quatre coins de l’horizon. Ce centre névralgique d’une action qui apparaît comme un salutaire pamphlet antimilitariste sera occupé au II par un volcan en éruption (la colère tellurique de Neptune), au III par un volcan éteint dans le cratère duquel Idamante ira à la chasse au monstre. Un mini-cyclorama annonce la météo mais sait aussi se faire le cardiographe des états d’âmes. Des idées à leur réalisation, il y un grand pas, le visuel, la direction d’acteurs, et même les costumes n’étant pas sans raideurs. Plusieurs effets, bien lourds de sens, tombent littéralement à plat : la chute du boulet de canon au I, celle de la tête de la statue déboulonnée au II. On est loin de la grâce du premier Idoménée marquant, celui qui, en 1975, à Angers, avec une grande économie de moyens, intronisa Jorge Lavelli dans le cénacle des grands metteurs en scène d’opéra.

L’Orchestre Avignon-Provence ne renouvelle pas sa formidable prestation de Peter Grimes. Mozart serait-il plus délicat à interpréter que Britten ? On serait tenté de le penser, peinant à transcender une lecture qui reste appliquée, voire à la peine dans quelques moments stratégiques, comme la sublime élévation des cordes introduisant le Popoli ! final.

Ces réserves n’entravent pas le bonheur de voir Idoménée mais on se dit aussi que, pour que la reconnaissance d’Idoménée soit totale, il reste encore un peu de travail.

Crédits photographiques : © Mickaël & Cédric Studio Delestrade

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