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Profil regroupe en un copieux coffret les enregistrements brucknériens de Gerd Schaller

À l’approche du bicentenaire de la naissance de Bruckner, chefs et éditeurs rivalisent dans l’enregistrement de ses symphonies. Profil réunit en un copieux coffret les gravures de , spécialiste du compositeur qui s’est lancé dans le projet d’interpréter toutes les variantes de ses symphonies.

Alors que se profile l’année 2024 qui marquera le 200e anniversaire de la naissance de Bruckner, les enregistrements (plus ou moins) intégraux de ses symphonies se multiplient. Valery Gergiev avec l’orchestre de Munich à Saint Florian a signé une très belle version des neuf symphonies, surclassant nettement celle d’Andris Nelsons à Leipzig. Christian Thielemann vient quant à lui à peine d’achever son cycle des neuf symphonies à Dresde qu’il entreprend de graver les onze avec les Wiener Philharmoniker en incluant les deux symphonies d’étude et « 0 » (sept numéros sont déjà parus) ; il s’impose par la splendeur de l’orchestre comme la haute inspiration de sa direction. L’approche plus personnelle est néanmoins celle de Rémy Ballot à Saint Florian, dont ne manque plus que la première symphonie. Mais les intégrales les plus intéressantes philologiquement sont celles de Marcus Poschner à Linz qui veut graver les diverses versions de chaque symphonie (quatre numéros parus) et plus encore celle entreprise de longue date par (il y a quelques années, le regretté Georg Tintner avait annoncé son intention de graver un Ptel cycle mais sa disparition prématurée avait laissé le projet inachevé). C’est en effet une singularité de Bruckner d’avoir sa vie durant régulièrement repris et corrigé ses symphonies, parfois très substantiellement.

Dans l’abbaye cistercienne d’Ebrach (Franconie), Schaller a, depuis quinze ans, entrepris de graver peu à peu toutes les symphonies et de nombreuses variantes, en s’appuyant sur les travaux du musicologue américain William Carragan. Ce magnum opus n’est pas achevé mais Profil publie un imposant coffret de 20 CD qui regroupe les volumes disponibles à date. On y trouve les deux symphonies écartées par Bruckner, mais ni l’ouverture en sol ni le prélude symphonique d’attribution d’ailleurs douteuse. La Symphonie n° 1 figure dans ses deux moutures, celle initiale dite de Linz créée en 1866 et la très tardive révision de 1891 dite de Vienne. La Symphonie n° 2 n’est présente que dans la version initiale de 1872, éditée par Carragan et devra donc faire l‘objet d’une autre gravure dans sa version définitive. La Symphonie n° 3 « Wagner » est présentée dans une version de 1874 préparée par Carragan et légèrement différente de celle de 1873 plus souvent enregistrée ainsi que dans la révision ultime de 1889. Il manque donc la version de 1877, la plus équilibrée pour la plupart des musicologues et l’andante isolé de 1876. Pour la célèbre « Romantique », Schaller prend le parti curieux de graver la version de 1880, la plus souvent enregistrée et une version « de 1878 » qui en reprend ses trois premiers mouvements et leur adjoint le finale dit « Volkfest ». Poschner se contente assez sagement de graver la version habituelle et le finale à part, laissant le mélomane choisir selon ses envies. Manquent donc à Schaller la version de 1874 (à paraître incessamment) et celle de 1888. Pour les trois symphonies suivantes, heureusement il n’y a pas de variantes. Pour la Symphonie n° 8 figure ici une version préparée à nouveau par Carragan à partir de révisions effectuées en 1888 et surtout insolite par ses grands passages de cors à découvert dans l’adagio. Il restera à Schaller à graver la version de 1890, sans doute le sommet de toute la production de Bruckner et peut-être l’adagio de 1887. Enfin pour la Symphonie n° 9 que Schaller a gravée trois fois, avec le finale proposé par Carragan, avec sa propre première version du finale et avec sa version révisée, c’est sa rédaction ultime qui est retenue. Il aurait été logique que l’éditeur s’en tînt là, mais il a rajouté la Messe en fa, le rare Psaume 146, une page de relative jeunesse, les très peu significatives pages pour orgue laissées par Bruckner, une « improvisation » reconstituée qui n’est en fait qu’une version abrégée du finale de la Symphonie n° 1 et surtout une indigeste transcription pour orgue de la Symphonie n° 9, toutes pages jouées de façon assez terne par Schaller lui-même à l’orgue de l’abbaye d’Ebrach. Plus anecdotique, une musique funèbre pour Bruckner écrite par son professeur de compositions Otto Kitzler (1834-1915) sonne bien pompeusement. En revanche l’éditeur a écarté la très discutable orchestration du Quintette réalisé par le chef, ce qui n’est pas un mal.

Ce coffret massif mais trop composite s’imposerait plus facilement si l’interprétation proposée faisait figure de référence ; ce n’est hélas pas le cas. Schaller est un chef probe et consciencieux, un connaisseur incontestable de Bruckner mais il lui manque la flamme, l’inspiration qui doit parcourir le cycle. Trop modéré, s’appuyant sur un orchestre réuni pour la circonstance et pas toujours impeccable, il ne parvient que rarement à emporter l’auditeur dans la ferveur orante qui animait Bruckner et à rivaliser avec les très grands interprètes qui ont laissé des gravures inoubliables de ces symphonies. On placera en tête de cet ensemble la n° 5, très réussie, et pour les passionnés les n° 3 (version de 1874) et n° 8 (version de 1888) qui comprennent des passages inédits dans tous les autres enregistrements. Peut-être eût-il été plus sage d’attendre l’achèvement du projet purement symphonique pour regrouper en coffret le grand œuvre de Gerd Schaller que de faire paraître cet ensemble trop peu homogène.

L’ensemble commande toutefois le respect, malgré la trop grande sagesse des exécutions, ne serait-ce que pour la présence de versions inédites.

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