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Bertrand Chamayou et Jean Rondeau à Évian : d’un itinéraire mystique à l’autre

Lors de la trentième édition des Rencontres Musicales d’Évian, le pianiste et le claveciniste se sont produits en récital, invitant tour à tour le public des deux rives du Léman sur les chemins de la transcendance. 

Pour accéder à la Grange au lac, féérique salle rêvée par Rostropovitch et réalisée il y a près de trente ans par l’architecte Patrick Bouchain, on peut emprunter à sa guise une navette ou l’historique funiculaire et ses deux wagons de bois. Si l’on vient de Lausanne, l’ascension est précédée d’une traversée du lac en bateau qui mène non pas sur la rive de l’enfer mais à l’orée urbaine de ce paradis vert. On entre alors dans la grande « tente de bois », arche de planches alignées et frustes qui ont pris les couleurs des temps. On est saisi par l’odeur enivrante qui transpire du lieu telle une part des anges, alors qu’on découvre la scène dans la lumière tamisée. Le piano qui occupe le centre de la scène-clairière attend un magicien. 

Regards croisés sur Liszt et Messiaen par

Si fa sol ré… les quatre notes de la Marche Solennelle vers le Saint Graal de Parsifal (Wagner/Liszt) s’élèvent depuis le grave, et progressent inexorablement sous les doigts de Bertrand Chamayou, l’attention calmement portée vers les résonances qu’il met en mouvement, leurs couleurs doucement sombres puis d’airain, mettant en branle la table d’harmonie du piano comme s’il s’agissait de lourdes cloches. La salle de bois s’emplit peu à peu de ces résonances géantes, devenant cathédrale. L’acoustique riche, boisée, un rien mate, magnifie le son, en révèle son grain somptueux. Puis un silence. À sa surface, des aigus surnaturels affleurent délicatement saupoudrés de lumière. La marche s’amplifie puissante de ses accords pleins et larges. Nous voici embarqués dans une épopée métaphysique qui nous mènera au déluge dantesque et à son au-delà, passant au préalable par la nature sublimée de la Suisse de la Première Année de pèlerinage et la mystique des Regards. Bertrand Chamayou a composé un programme mettant en connexion des œuvres choisies avec grande pertinence dans les deux grands cycles de et d’. Le premier enregistré il y a une dizaine d’années, le second paru tout récemment au disque. D’une volubilité heureuse, Au bord d’une source resplendit de couleurs jaillissantes et fraîches, avant qu’Orage éclate, tumultueux, préfigurant l’enfer de Dante, déchaîné mais dont pas une note n’échappe à la maîtrise du pianiste, dans un engagement physique qui lui vaut de s’accorder quelques secondes pour reprendre son souffle, avant La Vallée d’Obermann. Là le discours est conduit, profond, rassemblé, sans un geste de trop, il questionne, intranquille il implore, il s’enfièvre, le pouls s’accélère, la pensée s’élève, exulte. Le Regard de l’Esprit de joie, dixième des Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus, qui lui succède « tout naturellement », danse au début, tinte de ses carillons, éclabousse de lumière et de ses couleurs or et vif argent tout ce qui a précédé, dans des mouvements dynamiques ascendants d’une superbe vitalité. Bijou de tendre délicatesse, de mystère, la Première Communion de la Vierge laisse entendre la finesse d’un chant d’oiseau, telle la respiration d’une âme. Par la poésie de son chant, la méticulosité du toucher du pianiste qui ne laisse pas une note au hasard, le Sonnet de Pétrarque n°123 semble entretenir de secrètes correspondances avec elle. Répit qu’Après une lecture du Dante vient bousculer : si la virtuosité étourdissante de Bertrand Chamayou cloue sur place l’auditeur, sa narration le tient en haleine et l’entraîne dans de vertigineux tourbillons, de ses gouffres ardents à ses cimes célestes, entre violence éreintante et douceur paradisiaque. Le concert s’achève avec une élégante Pavane pour une Infante défunte et une Alborada del gracioso stupéfiante de précision et de caractère, suivies d’un petit dernier bis, La fille aux cheveux de lin, joli pas de côté debussyste de ce ravélien qu’est Bertrand Chamayou.

G comme Goldberg par et

Le lendemain deux expériences nous attendent. Elles nous sont proposées par le claveciniste Jean Rondeau, rejoint dans un second temps par le batteur . Pour commencer on descend cette fois, à l’Église Notre-Dame de l’Assomption pour retrouver Jean Rondeau dans une interprétation d’une grande spiritualité des Variations Goldberg, après une courte improvisation. Le clavecin allemand à deux claviers sonne chaleureusement de façon homogène et assez charnue. Dès l’Aria, richement et subtilement ornementé dans ses reprises, on comprend que le musicien ne se privera pas de cette opportunité offerte par Bach : prenant « l’exercice » au mot, il joue en effet toutes les reprises, insérant avec art trilles, mordants, gruppettos de son invention dans le fil du discours sans jamais l’alourdir, avec une fluidité exemplaire. Sobre et respectueux à la lettre du texte, de ses rythmes, de ses fines articulations, il met son imagination au service du compositeur sans jamais s’interposer, mais dans le souci de mettre en valeur la quintessence de sa musique. Les voix chantent, les silences respirent, la musique coule avec naturel, et quel soin apporté aux mesures conclusives… ou suspensives ! Jean Rondeau enchaine les variations parfois sans transition, créant cependant une longue césure après la quinzième, comme pour ouvrir une porte vers autre chose, vers la lumière puis la jubilation du carillonnant Quodlibet, et referme le cycle sur l’Aria dépouillant à l’extrême son thème dans l’ultime reprise. 

Cette heure quarante de musique sera réitérée d’une autre manière le soir même dans la Grange, avec Tancrède D. Kummer, batteur issu de l’univers du jazz. L’occasion de découvrir les qualités de pianiste et de compositeur de Jean Rondeau dans Undr, œuvre des deux artistes donnée ici en création. Sur le modèle du célèbre Klavier-Übung, partant de l’Aria joué au piano, se succèdent trente « variations », explorations musicales, sensorielles et spirituelles « dérivant » souvent très loin de la version originale. La structure est conservée avec sa succession de triades (mouvement lent, mouvement rapide, canon de la seconde à la neuvième), chaque variation portant un nom évocateur commençant par G, de « Glose » à « Généalogie » (Gigue, Gaillarde, mais aussi Génome, Gomorrhe, Glaïeul, Gaussien…). Une œuvre atypique, dont l’interprétation parfois à la lisière de l’écrit et de l’improvisé n’appartient qu’à ses protagonistes, naissant de leurs jeux singuliers. Citant Jorge Luis Borges (« Undr qui veut dire merveille »), elle ouvre de multiples espaces sonores donnant le sentiment d’une disparité, sollicitant une attention difficile à soutenir pour certains sur la durée (ce qui aura peu à peu clairsemé une partie du public, perdu dans les digressions) : temps dilaté, sections lyriques ou répétitives, saturation sonore, raréfaction, sons réfractés en temps réel par l’électronique ( au son), voix et textes d’auteurs mêlés, piano préparé, solos virtuoses de batterie, etc, laissant émerger ici et là quelques références, Rachmaninov, Messiaen, Debussy… Autant d’éclosions musicales et poétiques qui se terminent dans le halo trouble des sons modifiés du piano, la nuit gagnant la salle, par le retour de l’Aria enregistré mourant doucement comme la conscience dans le sommeil, tandis que les artistes ont quitté la scène.

Crédit photographique © Matthieu Joffres

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