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Marie Linden, directrice générale de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg

Directrice générale de l’, a adapté depuis cinq ans la formation à de nombreux changements, notamment la nomination d’un nouveau directeur musical, en plus de continuer à intégrer l’ensemble dans un monde moderne mis en difficulté par la crise du Covid-19.

ResMusica : , vous êtes directrice de l’ depuis cinq ans, quel bilan pouvez-vous faire de cette période ?

Marie Linden : Cinq années passent très vite, même si j’ai tendance à ne pas regarder en arrière. Concernant le développement de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg (OPS), mon projet s’est axé sur le concept d’orchestre citoyen dès 2017, avec une formation très active dans le champ social et culturel. Je souhaitais continuer à développer les collaborations étroites entre les structures de la ville et de l’Alsace, tout en maintenant le niveau d’excellence acquis par une formation créée il y a presque 170 ans.

Pendant ce laps de temps, l’OPS a vécu trois évènements majeurs. D’abord un changement de statut. Orchestre municipal depuis sa fondation en 1855, il a acquis son autonomie administrative en 2020 pour devenir un établissement public administratif  : une régie personnalisée. Cela peut sembler assez anodin vu de l’extérieur, mais en termes de gouvernance, de capacité de développement et de leviers d’actions possibles, c’est une grande avancée. Cela a apporté une flexibilité de gestion très précieuse, sans désengagement des pouvoirs publics dans le financement global (qui s’est même élargi avec l’entrée de l’EMS-Euro-métropole de Strasbourg au conseil d’administration) et a aussi permis de mettre en avant le mécénat, chose presque impossible tant que cela consistait à faire un don à la ville et non directement à l’orchestre.

À peine mis en place, ce changement de statut a été fortement éprouvé par le Covid-19. Cette situation a imposé de rentrer immédiatement en gestion de crise, avec une énorme charge de travail et une adaptation des procédures, ainsi que des charges administratives nouvelles. Cette période a été surmontée grâce au travail formidable de toutes les équipes. Et bien sûr, le troisième point d’importance a été le changement de directeur musical, qui devait intervenir lui aussi en 2020, et qui a pu se faire malgré les contraintes.

RM : Malgré les excellentes relations de avec l’orchestre et le public, ainsi qu’une très bonne appréciation par la presse, son mandat s’est arrêté la saison passée. Quels ont été les fondements de cette décision ?

ML : Cette décision était totalement partagée. est resté neuf ans à la direction artistique de l’orchestre et en 2017, son deuxième contrat de trois ans arrivant à terme, l’une de mes premières actions a été de le reconduire. Je savais qu’il attendait mon arrivée pour vérifier que la collaboration entre nous pourrait être bonne, alors je lui ai rapidement fait savoir que j’espérais qu’il reste. Cet avis était totalement partagé par la commission artistique, dans laquelle se trouvent de nombreux musiciens de l’orchestre.

Cependant, tout en acceptant avec joie, Marko Letonja a immédiatement évoqué l’idée qu’il fallait que ce mandat soit son dernier, afin de ne pas être celui de trop. Il y a quelques décennies, il y avait des modèles où les directeurs restaient dix, quinze ans, plus même si on regarde Lille ou Berlin, mais je pense que ce temps est révolu. Chaque chef a ses qualités et ses défauts, et il faut surtout éviter la routine, tant dans le travail que dans le répertoire. Comme nous savions qu’il ne renouvellerait pas son contrat, cela nous a laissé du temps pour chercher sereinement un nouveau directeur musical, tout en sachant que Marko Letonja resterait un invité important lors des prochaines saisons, puisqu’il reviendra diriger l’OPS pour un opéra, des concerts et même encore une tournée.

RM : Maintenant sous la direction musicale d’, quels sont les grands axes de la saison prochaine ?

ML : Aziz Shokakhimov a dès sa première apparition au pupitre de l’orchestre été identifié comme un successeur prometteur. Son contrat finalisé en pleine crise de Covid-19, afin de le faire débuter dès septembre 2021, il a pu participer pleinement à la préparation de la saison 22/23, qui montre selon nos souhaits un véritable équilibre. En proposant à la fois la 3ème Symphonie de Mahler, le Requiem de Verdi ou Mary Poppins, celle-ci intègre des œuvres qui vont fédérer et drainer un public différent et intergénérationnel. Dans la même optique d’équilibre, des ouvrages plus rares comme Psyché de César Franck ou des œuvres de musique contemporaine permettront d’ouvrir le répertoire, à l’opposé de grands classiques comme Les Tableaux d’une Exposition, qui attireront un public plus néophyte.(?)

La réflexion est la même pour les artistes invités, pour lesquels nous recherchons une combinaison entre des grands noms de la scène française et internationale (Truls Mørk, Nikolaï Lugansky, Isabelle Faust) et des plus jeunes comme la violoniste Lisa Ferschtman. La voix est aussi particulièrement à l’honneur, puisqu’en plus des œuvres précitées, il y aura les Vier letzte Lieder de Strauss ou les Sieben Frühe Lieder de Berg – avec l’Orchestre National de Lille, invité pour un soir. Le répertoire vocal est également omniprésent lorsque l’OPS joue en fosse à l’opéra, ainsi que depuis quelques années dans nos projets discographiques sous la direction de John Nelson, qui enregistrera l’an prochain Carmen avec Joyce Di Donato, pour Warner Classics. Ce type de projet participe à une grande dynamique de notre politique audiovisuelle, qui comprend également une visibilité sur Arte Concert, Medici.tv ou Radio Classique.

RM : Depuis le Covid-19, il reste compliqué de faire revenir l’intégralité du public en salle. Comment vivez-vous cela et quelles sont vos idées pour tenter de regagner tout le public et même encore plus de spectateurs ?

ML : Il est évident que la situation se vit parfois avec une certaine frustration. Lorsqu’on voit le travail de préparation des équipes, l’investissement des musiciens, le rayonnement des solistes, il est clair que le résultat des derniers mois s’est montré particulièrement dur. Heureusement, il y a aussi de très belles surprises, notamment la série de concerts avec Joe Hisaishi, où le concert à Strasbourg, comme les trois à la Philharmonie de Paris, étaient complets depuis des mois. Donc on se nourrit des réussites et on savoure chaque bon moment, en sachant se remettre en cause lorsque ça marche moins bien, sans pour autant s’autoflageller, car il faut savoir garder du recul dans cette période difficile.

Heureusement, par rapport à d’autres structures, nous sommes un acteur de service public, donc tout de même moins touché  par la billetterie pour notre survie à court terme, contrairement à certains théâtres ou aux salles de cinéma. À cet égard, on se doit de garder un niveau d’excellence, non seulement dans le résultat musical, mais aussi en termes de programmation. Il ne faudrait surtout pas tomber dans la facilité de ne plus programmer que de grands classiques. Jouer toujours la 5e de Beethoven ou la 9e de Dvořák pourrait sembler plus simple pour remplir les salles, mais ce serait une grave erreur à long terme et l’orchestre ne remplirait  plus véritablement ses fonctions.

RM : Vous programmez donc encore beaucoup de musique contemporaine et votre saison met en avant Philippe Manoury, Bruno Mantovani ou Nina Šenk. Vous qui avez longtemps officié à l’EIC, quel panorama des compositions actuelles souhaitez-vous offrir ?

ML : D’abord je pense qu’il y a un intérêt et même un enjeu fondamental pour les musiciens à travailler avec des compositeurs vivants, c’est pourquoi j’invite toujours les compositeurs pour les répétitions d’une création, où l’échange est souvent très constructif. Cela est très important pour maintenir le sentiment de vivacité, se rappeler que la musique classique est loin de concerner juste des artistes du passé. Quant au public, dès qu’on l’accompagne dans ces projets, il devient rapidement curieux et s’intéresse aux secrets de fabrication des partitions récentes. La musique est bien vivante et doit le rester, avec des créations mais aussi avec des reprises d’œuvres récentes.

Nous avons donc la chance d’accueillir une figure connue comme Bruno Mantovani à plusieurs reprises la saison prochaine, avec à la fois une création d’orchestre jouée par lui-même, mais aussi son Quatuor n° 6 donné lors de l’un des nombreux concerts de chambre de l’OPS. Il sera encore là pour un cycle « Tout ce que vous avez toujours voulu connaître sur la musique contemporaine. », tandis qu’une jeune compositrice slovène comme Nina Šenk, défendue par le directeur musical, apparaîtra pour la première fois au répertoire de l’orchestre.

RM : En plus d’intégrer l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg à son époque par la musique moderne, vous l’incorporez également territorialement et environnementalement ?

ML : En effet, l’orchestre est très intégré dans son environnement, par exemple grâce à un nouveau partenariat avec Hautepierre, où l’on peut vraiment parler de service public et de conscience citoyenne. Conscience d’ailleurs très présente chez les musiciens, engagés depuis longtemps dans ces domaines. On ne peut plus se permettre aujourd’hui d’être juste une grande formation dans l’attente du public dans sa salle : il faut être un orchestre de proximité, implanté dans son territoire et très proche du public de la ville et de la région, celui qui vient naturellement, mais aussi celui à la rencontre duquel il faut aller. Nous nous mettons donc directement au service de la ville, par le biais d’associations, pour être à sa disposition et l’aider dans des projets pour lesquels notre aide est indispensable.

Sur la question environnementale, nous avons recruté récemment un spécialiste du sujet et travaillons beaucoup sur la mobilité du public. Par exemple, un bus de ramassage sur le territoire permet de limiter les déplacements ou à l’inverse que des gens qui n’ont pas les moyens physiques ou financiers de se déplacer puissent venir jusqu’au lieu du concert. Ce dispositif est d’ailleurs transfrontalier et concerne quelques villes d’Allemagne, proches de nous. Enfin, la question de la parité devient très importante, notamment pour les cheffes et les compositrices. Mais finalement, toutes ses réflexions sont globales et conduisent à rester bien ancré dans le monde actuel.

RM : Nous avons beaucoup parlé de l’Orchestre de Strasbourg et de votre poste de directrice, mais pour en revenir à vous, comment vous voyez-vous aujourd’hui et à l’avenir ?

ML : Je ne me pose pas cette question et j’ai eu la chance de ne jamais me la poser, car dès mes treize ans, je savais que la musique était ma vie. Puis j’ai eu la chance de vivre beaucoup d’expériences relativement par hasard, par exemple en répondant à une annonce pour l’Ensemble Intercontemporain, avec lequel je suis restée onze ans. Passées ces années merveilleuses, non seulement musicales et professionnelles, mais aussi personnelles, puisque j’ai eu trois enfants, j’ai rejoint l’équipe de Bruno Mantovani au CNSM de Paris. Cela n’était pas non plus un projet précis avant qu’il me soit proposé, de même que lorsque je suis venue à Strasbourg en 2017, où mon rêve était avant tout de me rapprocher de ce monde fascinant des grands orchestres, sans savoir auparavant avec quelle formation j’aurai l’opportunité de travailler. Comme vous le comprenez, je n’ai donc aucune idée de là où je serai dans trois ou cinq ans, mais il est certain que je serai dans la musique. Et de même qu’un directeur musical ne doit pas rester trop longtemps à un même poste, je pense que la règle doit être identique pour une directrice générale.

Par mes actions, j’espère transmettre un esprit collectif au sens large, car, selon moi, les orchestres français souffrent encore d’un corporatisme entre les musiciens d’un côté et les équipes techniques de l’autre. Je me bats contre cela depuis le premier jour avec la notion que dans toutes les équipes, un grand nombre de gens sont passionnés et ne comptent pas leurs heures. Ils sont là en soirée ou le week-end pour la musique, alors j’espère réussir à développer cette connivence entre toutes les personnes et couper certaines cloisons. Cela rappelle également la chance que l’on a de faire nos métiers, et comme il est toujours passionnant de vivre au plus près des artistes et pour l’art.

Crédits Photographiques : © Grégory Massat (Portraits) & Nicolas Roses (OPS)

Mis à jour le 29/07/2022

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