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Au Verbier Festival, insaisissable Chostakovitch

Concert d’ouverture lourd de sens au Verbier Fetival où le conflit ukrainien charge l’atmosphère de ce qui s’annonçait comme une fête de la musique et qui se résume aux regrets d’un temps peut-être révolu.


Le président de la commune de Val de Bagnes, le vice-président du Conseil d’État du Canton du Valais, le Conseiller fédéral, ministre de l’Intérieur, se succèdent à la petite tribune érigée sur la scène encombrée des pupitres encore vides de l’orchestre, qui pour qui chanter sa région, qui pour louer l’internationalisation des musiciens en présence et qui, enfin, pour vanter l’universalité de la musique. Mots apaisants qui ne peuvent néanmoins cacher les incongruités décisionnelles que la situation internationale impose aux artistes.
Alors, on compose. On réaménage au mieux. On proteste avec prudence. On s’affirme mollement. Ainsi, on aura revu le programme du Festival annoncé au début de cette année. Limogé en raison de sa proximité avec Vladimir Poutine, Valery Gergiev, le directeur musical du , se voit remplacé dans les concerts qu’il devait donner par (son élève). On revoit aussi la programmation des œuvres, des solistes. Ainsi, le concert d’ouverture baptisé « Concert pour la paix » se veut un vœu pieux de chacun, quand bien même on n’ose prendre position de peur de froisser des esprits encore incertains.

En ouverture, on honore la Russie avec , un compositeur aujourd’hui nonagénaire que Verbier a porté en son sein depuis de nombreuses années. Pour son Concerto pour piano et orchestre n° 2, créé en 1966 et dédié à son épouse la danseuse Maïa Plissetskaïa (1925-2015), on a fait appel à , une jeune pianiste ukrainienne. D’emblée, elle empoigne ce concerto avec une fougue en parfaite adéquation avec celle du chef italien . Dans ce long dialogue pianistique et orchestral, peu de place pour le lyrisme. Le piano, se fondant dans l’orchestre est traité ici plus comme un instrument de percussion que comme un acteur mélodique. Les doigts courant de bas en haut est de haut en bas sur toute l’étendue du clavier, les accords frappés, bras écartés, aux deux extrémités de l’instrument surprennent d’abord l’auditeur. Puis petit à petit, s’habituant au procédé, on se lasse. Et ce ne sera pas l’intermède « jazzistique » dans les dernières mesures du troisième mouvement qui nous convaincra de la valeur musicale pérenne de cette œuvre. Le compositeur russe, nous a depuis cette composition régalé de bien meilleures pages, comme ce sublime Dytique Symphonique dédié à Valery Gergiev lors du Verbier Festival de 2018.

Après une « Prière pour l’Ukraine » du compositeur Valentin Silvestrov, une œuvre signature de presque tous les concerts « pour la paix » actuels, interprétée par un Oberwalliser Vokalensemble, probablement trop impressionné de se trouver perdu au milieu des musiciens de l’orchestre pour donner l’entière mesure de son talent, l’imposante Symphonie n°4 en ut mineur op. 43 de Chostakovitch attendait les spectateurs avides de sensations fortes.

Insaisissable œuvre, le compositeur lui-même tint des propos multiples et contradictoires au sujet de cette symphonie. Enthousiaste en affirmant qu’elle est « sa meilleure symphonie » ou déçu quand il dit qu’il aurait pu « y inscrire plus de brillance, plus de sarcasmes ». C’est dire si les interprétations peuvent être différentes au gré des humeurs, du ressenti et de l’expérience des chefs d’orchestre. Composée vers 1935, Chostakovitch devait la retirer peu avant sa création, parce qu’il craignait des représailles de Staline qui avait émis de sévères critiques à l’encontre du compositeur après avoir assisté à son opéra Lady Macbeth of Minsk. Il faudra attendre plusieurs années après la mort du dirigeant russe pour que cette Symphonie n° 4 soit publiquement créée. Œuvre grandiose, sinon grandiloquente, on l’imaginait idéale dans la fougueuse escarcelle de Gianandrea Noseda. Mais là où il nous avait habitué à une tension constante, presque insoutenable dans ses interprétations, poussant ses musiciens à l’extrême, il nous livre des moments musicaux contrastés. Parfois sublimes, comme ses premières mesures où un tonnerre infernal semble prendre le pas sur tout ce qui nous entoure, ils se dégonflent soudain pour ne laisser apparaître qu’une musique chambriste, entremêlas de clarinettes, flûtes, hautbois et bassons dialoguant sans grande conviction devant un ensemble orchestral quasiment muet. L’armature symphonique bientôt disparait laissant la place à des interventions subites, comme autant de petits tableaux disparates. Alors que le chef italien sait capter son auditoire jusqu’à l’obsession, ici, on se prend à regarder ailleurs, à rêver à d’autres cieux que ceux qu’on attend de sa musique. Et ce n’est pas faute à Noseda de s’investir totalement dans sa direction d’orchestre. Peut-être faudrait-il voir, dans cette relative impossibilité à s’arroger constamment l’attention, un problème qui se situerait au-delà même de l’œuvre. Cette symphonie se situe dans un élan de maturité du compositeur. Dans ses musiques, aussi complexes soient-elles, Chostakovitch raconte la vie, l’existence dramatique de chacun, le monde qui entoure chaque être. Il est un visionnaire de l’esprit, un humaniste, un observateur attentif de son époque. Ce qu’il ne dit pas avec les mots de tout un chacun, il l’exprime avec sa musique. Et parce que la musique et la vie de Chostakovitch sont intimement liées, l’encore manque d’expérience autour de l’œuvre, la nouveauté des contacts, de l’ambiance, la découverte encore partielle de l’environnement, pourraient être des éléments empêchant de pénétrer cette musique avec ce qu’elle comporte d’inconnu ou d’invécu. Des freins intellectuels qui, n’entamant en rien les qualités instrumentales des musiciens, pourraient s’estomper au fil des jours, des temps d’explication, des répétitions. Peut-être alors aurait-on entendu un violon moins timide, un basson moins timoré. Reste que certaines pages sont si inspirées, que leur simple exécution force l’interprétation. C’est ainsi que dans le final, après les quelques accents d’un trombone survivant, le tragique s’impose avec un diminuendo orchestral imposant le silence jusqu’à l’ultime note d’un célesta, laissant le public muet pendant de longues secondes oppressé, retenant son souffle, comme pour ne pas déranger les dernières harmoniques qui parcourent encore l’atmosphère.

Crédit photographique : © Nicolas Brodard

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