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À Verbier, l’émotion aux deux bouts de la chaîne humaine

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Verbier. Salle des Combins. 19-VII-2018. Rodion Chtchedrine (né en 1932) : Diptyque symphonique. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Introduction et Rondo capriccioso en la mineur op. 28. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour piano et orchestre n° 1 en sol mineur op. 25. Leonard Bernstein (1918-1990) : « Glitter and be Gay » extrait de l’opérette Candide. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Shéhérazade op. 35. Daniel Lozakovich, violon. George Li, piano. Pretty Yende, soprano. Verbier Festival Orchestra, direction : Valéry Gergiev

Gergiev.03Salle comble pour célébrer l’ouverture de cette vingt-cinquième édition du Verbier Festival, avec, à la tête d’un magnifiquement préparé, son nouveau chef artistique, généreux de sa personne auprès de la jeune relève.

C’est une soirée où l’émotion s’est révélée aux deux bouts de la chaîne humaine. D’abord avec ce moment suspendu où , cet homme de quatre-vingt six ans, de stature modeste, qui, devant un public qui l’acclame, s’incline avec humilité. Son ami Valéry Gergiev à qui ce Dyptique symphonique a été dédié en 2008, vient d’en terminer la brillante exécution en ouverture du programme de cette soirée inaugurale du Verbier Festival. Dans ce court mouvement symphonique, le compositeur russe affirme son art de la musique contemporaine avec une force et un savoir peu communs. Une musique très personnelle même si les harmonies, les couleurs orchestrales ne sont pas sans rappeler celles de Dimitri Chostakovitch et les rythmes, ceux d’Arthur Honegger. S’ouvrant sur un tapis de cordes éthérées, on s’imagine dans un nouvellement découvert intermezzo de Puccini ou de Mascagni. Soudain, le suraigu d’une clarinette, d’un fifre, scelle le départ d’un déferlement cuivré de cors, de trombones, de trompettes et de tambours. La machine musicale s’emballe, déchaînant le feu. Sans jamais se départir de l’harmonie, l’œuvre de emporte l’auditeur vers des espaces de fer, de flammes. Une petite dizaine de minutes de grandeur musicale comme seul Valéry Gergiev peut la restituer.

À peine remis de cet impressionnant instant, ce sont les dix-sept ans d’un violoniste, l’insolente jeunesse de son talent qui emporte le public vers ce que la musique peut apporter de plus étonnant dans la gradation de l’émotion. On pourra toujours se questionner sur l’éclosion prématurée d’un musicien, sur le soupçon d’y voir des parents inconscients pousser leur progéniture à l’excès, sur l’exposition de ces phénomènes à la vue d’un public toujours avide de sensationnel, mais lorsqu’on se trouve devant l’évidence d’un violoniste tel que , on ne peut être que totalement conquis. On a vu, on a entendu des enfants prodiges, et si les aspects techniques d’instrumentistes défaillants qu’on pouvait déceler se sont atténués avec la modernisation des méthodes d’études, seul l’âge ou le génie confirme la maturité. Dans le cas du violoniste suédois, c’est le pur génie. Certes, l’Introduction et Rondo capriccioso de est une œuvre rabâchée à l’envi, qui semble ne laisser place qu’à des interprétations proprettes et lissées. Même accompagné par la baguette attentive et inventive de Valéry Gergiev, le violon de ne révolutionne pas la tradition mais son jeu amène une sérénité, un apaisement du cœur extraordinaire. Ce qui d’emblée frappe l’auditeur, c’est la qualité sonore de ce violon. Une qualité bien au-delà de celle de l’instrument, une rondeur qui donne à cette œuvre l’exacte mesure de l’élégance caractérisant la musique française. On se laisse peu à peu emporter par la magie de l’instrument pour en découvrir l’extrême soin que ce bien jeune homme apporte au phrasé, à la pose de l’archet, à la précision du trait musical.

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Difficile d’élever le niveau émotionnel après cette entrée en matière. Ce n’est pas force d’essayer qu’un autre prodige de 22 ans s’assied au piano pour le Concerto pour piano et orchestre n° 1 de Mendelssohn. Le jeune Chinois, Américain de naissance, , attaque ce monument de la technique pianistique avec crânerie. Il enlève le premier mouvement avec brio sans qu’on puisse réellement juger des qualités musicales de l’interprète. L’adagio révèle qu’on reste encore loin de la musicalité et des sommets émotionnels que le début du concert ont offerts.

Même impression pour la prestation de la soprano qui s’en prend à l’air de Cunegonde Glitter and be Gay de l’opérette Candide de Leonard Berstein. Autant la soprano sud-africaine convainc souvent dans le domaine du bel canto, voire de l’opéra français, elle ne possède ici ni les moyens vocaux nécessaires à cet air stratosphérique, ni l’esprit déjanté du personnage.

En deuxième partie, Valéry Gergiev prend en main un en pleine forme pour un beau Shéhérazade de Rimski-Korsakov. Notons toutefois qu’on a regretté l’absence des jaillissements que le chef russe avait coutume d’offrir dans ses interprétations de cette œuvre. Peut-être que sa préoccupation de s’offrir à l’éclosion réussie des autres jeunes talents de la soirée a-t-elle étouffé ses propres explosions de génie.

Crédits photographiques : © Aline Paley

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