Venu en nombre, le public lausannois a soutenu avec générosité la prestation parfois laborieuse d'un valeureux Michael Spyres sensiblement diminué par un évident refroidissement.
Des sièges sur la fosse d'orchestre jusqu'au bord de la scène où trône un énorme piano Bösendorfer, l'attente était grande à l'Opéra de Lausanne qui accueillait Michael Spyres, l'un des plus fameux ténors de la nouvelle génération de chanteurs lyriques. Au programme, des œuvres faisant l'objet de son récent enregistrement que le ténor américain promène avec succès de scènes en scènes. Nos lignes se sont déjà penchées sur l'interprétation des Nuits d'été op. 7 de Berlioz que Michael Spyres a laissé au disque accompagné par l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction de John Nelson. Il est intéressant dès lors d'entendre le ténor américain dans cette même œuvre mais accompagnée d'un seul piano mettant ainsi en exergue la vocalité de celui que la presse unanime juge comme un phénomène vocal. Malheureusement, ce soir, la voix de Michael Spyres ne veut pas se plier aux désirs du chanteur. Dès les premiers accents de la Villanelle quand bien même la diction reste d'une remarquable intelligibilité, on sent que la ligne de chant ne suit pas l'intention du texte. Les notes sont un peu courtes, le discours poétique effacé. On se dit alors que la voix va se chauffer, que passé ces premiers instants, on va découvrir le chanteur qu'on attend. Mais, le sublime du Spectre de la rose se voit, lui aussi, noyé dans une interprétation sans grandeur. On perçoit cependant le ténor comme fâché contre la réticence de son instrument. Quand, Sur les lagunes, il lance Ah ! sans amour s'en aller sur la mer ! la violence avec laquelle il projette cette phrase semble s'adresser à sa voix qui se refuse à sa volonté plus qu'à l'expression du désespoir du marin partant pour la mer. Mais, rien n'y fait. La deuxième, comme l'ultime strophe du poème de Théophile Gautier est chantée sans lumière. Visiblement, Michael Spyres souffre de cette situation. Le public l'a bien compris en l'applaudissant pour lui donner confiance et encouragement. Le ténor tente alors d'éclaircir sa voix en s'envoyant dans la gorge quelques nuages d'un spray sorti de sa poche. Dans Absence, l'attaque du vers Reviens, reviens ma bien aimée ! (ma bien aimée voix ?) semble avoir miraculeusement exaucé le désir du ténor. Mais le miracle sera de courte durée, le Clair de lune du poème Au cimetière s'assombrit à nouveau laissant Michael Spyres dans un phrasé court, reprenant son souffle, perdant l'unité de la ligne, allant jusqu'à un chant parlé. Le dernier poème, L'Ile inconnue est abordé avec la volonté d'un athlète cherchant à se surpasser. Malheureusement, sans y parvenir. C'est cependant sous de généreux applaudissements que le vaillant Michael Spyres et son accompagnateur se retirent quelques instants en coulisses.
L'attente se prolongeant quelque peu, on se prend à penser que le refroidissement du ténor le contraindra à renoncer à la poursuite de son récital. Mais il n'en est rien. Crânement, il revient avec un cycle de lied signé Erich Wolfgang Korngold dans lequel il semble vocalement plus à l'aise que dans Les Nuits d'été. Moins sollicité dans le registre aigu, on peut apprécier la qualité des graves du chanteur dans un Stärker als der Tod enlevé de belle manière.
Après l'entracte, Michael Spyres entame la suite de son récital avec, comme prévu, Vier Lieder op. 27 de Richard Strauss parmi lesquels figure l'admirable Morgen ! Il le chante correctement sans pour autant apporter toute la sensibilité interprétative qu'on attend de cette sublime mélodie. Par la suite, on ne peut guère juger de son interprétation des Wesendonck Lieder de Richard Wagner. En effet, avec son indéniable indisposition vocale, l'extrême concentration à apporter au contrôle de cet instrument capricieux pour ne pas qu'il se dérobe, l'impossibilité de profiter de ses propres moyens vocaux, la prestation de Michael Spyres ne pouvait que manquer de la part artistique qu'il tentait désespérément d'offrir au public. Nul ne pourra lui en tenir rigueur. Au contraire, on louera la volonté avec laquelle, le ténor américain aura tenu son engagement.
D'ailleurs, dans un aparté, le délicat accompagnateur Mathieu Pordoy dont on a apprécié la musicalité, comme lors du récital de Sabine Devieilhe à Lausanne en novembre 2024, remercie le public de son soutien. Un public qui, se rendant compte de la fragilité humaine de l'artiste, s'acquitte d'une généreuse ovation aux deux valeureux artistes.