Le pianiste Kirill Gerstein en récital à l'Auditorium de Radio France a donné des interprétations de la troisième Sonate de Brahms et de la Sonate de Liszt, impressionnant par leur caractère monumental et la maîtrise de leur architecture.
Le moins que l'on puisse dire est que le jeu de Kirill Gerstein en impose, et impose l'écoute, sans lâcher l'oreille ni l'esprit de l'auditeur. Nous le constatons dès le Scherzo en mi bémol mineur op. 4 de Johannes Brahms, une œuvre de jeunesse du compositeur, la première connue. Le pianiste prend à la lettre « Rasch und feurig » (rapide et fougueux), l'instruction de jeu sous forme de didascalie placée en entête de sa partition, entrant dès les premières secondes dans l'énergie et le mordant de cette pièce, lui donnant un son orchestral quasi beethovénien et cette vivacité presque schumannienne avant l'heure, quoiqu'elle ait cette estampille, cette pâte brahmsienne déjà identifiable. C'est construit, ça file droit, sous ses doigts d'une netteté absolue, et l'on est béat devant les dynamiques qui donnent vie à son flux musical, la maîtrise des nuances lorsque notamment il s'agit de jouer piano subito des octaves à la main droite, sans jamais détimbrer, et en projetant toujours le son loin autour de sa source. On est admiratif aussi à l'écoute de ces basses, de leurs couleurs, de cette main gauche qui « commande », ne laissant d'espace à aucun débordement, aucun dérapage possibles. Tout est fermement tenu, et le rendu est époustouflant de maîtrise, de précision, le jeu engagé et non exempt de fougue.
On retrouve ces qualités dans la Sonate n°3 en fa mineur op. 5, très architecturée, aux sonorités superbement étudiées. Tout y est à sa place, dans une parfaite cohérence, aucun laisser-aller. Le pianiste va à l'essentiel, sans rien négliger et sans encombrer l'œuvre d'afféteries, sans jamais céder à l'épanchement même dans le magnifique Andante espressivo à la tendresse contenue dont l'expression pourrait être néanmoins un rien libérée pour être pleinement touchante. Mais on goûte la beauté et la tenue de la ligne mélodique, comme auparavant dans l'Allegro initial, celles du cantabile qui suit les sonorités sombres et brumeuses donnant à ce mouvement son atmosphère de ballade nordique. Le Finale éclabousse cette rigueur, cette noble ligne de conduite musicale qui n'est pas froideur, bien au contraire, d'un fol et grisant élan, dans un pianisme éblouissant de clarté et de maîtrise, sans que le « sous contrôle » se fasse sentir.
Vient après l'entracte la Sonate en si mineur de Franz Liszt. Le ton donné par le galbe des deux gammes descendantes nous dit déjà que toute l'œuvre sera pensée, habitée, dense, ardente même. Le pianiste libère un premier ouragan à une vitesse fulgurante, n'hésitant pas à prendre des risques. Mais le danger s'avère loin sous ses doigts infaillibles. Ils seront suivis d'autres déferlant, brûlants, violents parfois. Gerstein trace cette sonate, organise son architecture avec un sens aigu de l'agogique, projetant son souffle épique dans l'espace de l'auditorium avec une verve, une force de discours, une tenue là aussi impressionnantes. S'il ne pose jamais, ce qui est une immense qualité, il peut manquer parfois cette respiration, cette largeur attendue dans les épisodes de détente, cette générosité typiquement lisztienne de la phrase qui n'est pas alanguissement. Rien donc n'y est sentimental, l'expressivité étant davantage dans l'éloquence, la rhétorique, en particulier dans les figures en forme de récitatifs qui n'ont là rien de confidences intimes. L'ensemble tient organiquement d'un bout à l'autre, car Gerstein a une véritable vision, et c'est là le plus important dans cette œuvre ô combien périlleuse qu'il ne faut surtout pas morceler. Le public comme médusé laisse un long silence après l'ultime note, avant d'applaudir ce grand pianiste, que l'on pourra entendre sur les ondes de France Musique, le concert devant être diffusé le 26 janvier prochain.
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