Né en Espagne en 1978, vivant et enseignant en Allemagne, Alfonso Gómez s'inscrit dans une lignée d'autant plus haute que rare de pianistes interprètes du Catalogue d'oiseaux et des Petites Esquisses d'oiseaux d'Olivier Messiaen. Même s'agissant des roulades de volatiles de nos provinces françaises, il s'agit bien là d'une course au long cours, toujours un exploit donc, et, au disque surtout, un événement.
Le Paradis sur Terre ? un jardin… et ses oiseaux. La Création, avec un grand C donc, et ses 77 messagers ailés dans ce véritable Catalogue d'oiseaux (1956-1958) découpé en sept livres, puisqu'aux treize principaux solistes donnant leur nom à une plage – « Le Loriot », « La Rousserolle effarvate », « La Buse variable »… s'ajoutent leurs « voisins d'habitat », selon la précision du Maître dans la série d'entretiens qu'il a donnés à Claude Samuel (Éditions Pierre Belfond, 1967). Le compositeur, chrétien pratiquant et synesthète déclaré, a, un peu à la manière des Très Riches Heures du duc de Berry et leur calendrier des saisons (XVe siècle), « cherché à reproduire sous une forme condensée la marche vivante des heures du jour et de la nuit. » L'oiseau apparaît ainsi dans son milieu, avec toute la variété de ses « mélodies de timbres », car il existe plusieurs types de chants : de communication, territorial, de séduction, et même gratuit pour « salue[r] la lumière naissante ou la lumière mourante ». Armé seulement de papier à musique, de crayons et d'une gomme, celui qui se définissait comme « ornithologue et rythmicien » a dû écouter les chants simultanés de plusieurs volatiles, en sélectionner un et le noter, puis revenir sur place autant de fois que nécessaire pour consigner les autres. C'est toute cette richesse que l'on retrouve durant les deux heures trente de ce qui en réalité s'avère être bien plus qu'un simple catalogue, les pépiements ayant d'ailleurs pu servir pour le compositeur de matériau malléable.
Pour ces raisons, la traduction pianistique de ce ramage se fait en un temps condensé et peut donner une impression de surplace extatique. Également de blancheur objective étrangère à tout épanchement romantique. Mais la contemplation béate n'exclut pas une intention artistique ; faute de quoi, l'attention fervente de l'auditeur peut retomber assez vite. Gazouillis, certes, mais musique avant tout ! Et c'est précisément le point faible de cet enregistrement, même si l'interprète se montre virtuose. En cause, premièrement, un jeu trop uniformément hiératique donnant une impression de statisme et de monotonie. Cela s'entend surtout dans le martèlement d'accords serrés dans les aigus, qui très rapidement assomme, ainsi dès les premières mesures du « Chocard des Alpes ». Plus généralement, on aurait aimé des changements de dynamique un peu moins excessifs dans les passages du chant d'un oiseau à un autre. En d'autres termes, moins de théâtralité ou de mise à distance. Également, plus de souplesse dans le phrasé.
Dans un jeu liturgique, olympien ou désincarné, Alfonso Gómez semble jouer l'attente, tout à l'inverse de celui d'Yvonne Loriod, plus volontaire et contrasté, donc plus vivant, dans « Le Rouge-gorge » par exemple, le premier soliste des Petites Esquisses d'oiseaux (1985), second recueil de notre coffret. Cela est sans doute la conséquence de l'oubli d'une véritable pensée du temps musical. Sur ce point, l'interprétation de Pierre-Laurent Aimard est inégalable (ou inégalée), qui, en autres qualités, captive par son élan, une tension toujours entretenue.
Il faut dire que la prise de son dessert la lecture d'Alfonso Gómez : elle est très métallique et blesse l'oreille par sa brillance, même lorsque le pianiste traduit parfaitement la polyphonie colorée et les ruptures rythmiques du « Traquet stapazin », quatrième soliste du Catalogue. On comprend que le parti-pris de l'ingénieur, Johannes Philipp Müller, a été de donner la sensation de l'immensité céleste en même temps que la résonance d'une cathédrale. Peut-être que le jeu de pédales du musicien amplifie encore cette impression constante et désagréable de profondeur de corridor. Même le son du piano s'en trouve dénaturé, faisant penser à un carillon. Et cela devient presque risible à l'écoute du chant d'un passereau tel que « Le Merle noir » (Petites Esquisses), qui n'a assurément pas le coffre de la Castafiore !